da Chilou : Librairie

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.6 - Nuages

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    –  Ah, vous êtes rentrés ! C’est vrai, ce qu’on dit ?

    –  Peut-être... Cela dépend de quoi vous parlez.

    –  Ne fais pas ta maligne avec moi. Ce n’est pas parce que je n’ai aucune raison de te détester qu’on partira un jour en vacances ensemble.

    Un silence s’installe. Lourd.

    « Tu as le crâne bien dur, toi, hein ! », finit-elle par le rompre. « Je te demandais seulement si c’est aussi craignos qu’on le prétend ».

    –  C’est moche, oui », finit-elle par admettre après être à nouveau restée muette plusieurs secondes durant. « Surtout pour les humains. Il y a de nombreuses choses que vous faites sur Terre et qui sont interdites là-bas ».

    –  Mouais… Rien de bien étonnant, en fait. Avec un gouvernement entièrement composés d’androïdes, il fallait s’attendre à ce qu’on déguste.

    « Je ne dis pas ça pour toi », se reprend Noëlle. « Je sais que tu es très dévouée à Sylvain. Mais reconnais que parmi tes euh… congénères, il y en a quelques-uns qui ne nous portent pas dans leur cœur ».

    –  Je sais. Croyez bien que cela m’attriste, mais d’un autre côté, certains ont mal vécu le temps où ils étaient esclaves des hommes. Nous n’avons pas tous été bien traités.

    « Mais dites-moi. J’aurais voulu dire deux mots à Sylvain, si c’est possible ».

    –  Oh, c’est très possible : pour l’instant, et depuis plusieurs semaines, il ne fait rien et il s’y emploie avec pas mal d’application. Il ne prend même plus les communications qui arrivent sur son réseau : je joue téléphoniste, comme on disait avant. Parce que merde, parfois il y a des trucs importants. Par exemple, l’autre jour, on lui signalait un avis de tempête alors qu’il s’apprêtait à aller faire une randonnée à vélo, tu vois le genre !

    « Dans la lignée de ses vieilles habitudes, il aurait été capable de crever un pneu au diable vauvert et de rester en rade dans la bourrasque. Ou de se prendre un drone en perdition en plein dans la roue avant. Pas dans le buffet bien sûr, parce qu’il lui arrive toujours plein de conneries, mais jamais rien de grave…

    Elle lève les yeux au ciel.

    « Je ne sais pas comment il fait. Il se démerde à tous les coups pour que, par exemple, ça lui fasse louper l’heure de fermeture d’une administration où il avait un rendez-vous de la plus haute importance ou un machin du même tonneau…

    « Ça lui fera passer une nuit abominable, mais évidemment, le lendemain, le fonctionnaire le contactera pour s’excuser de ne pas avoir pu rejoindre son poste à cause de n’importe quoi ! »

    –  Oui, je sais comment cela se passe avec lui », compatit Marie-Béatrice. « Mais, est-ce que je… »

    –  Pour tout te dire, il m’inquiète autant qu’il m’emmerde. Tant qu’il ne s’en va pas faire du sport ou boire des verres avec le maire de Cassel ou d’autres bons à rien, il s’enferme dans des vieux films à la con qu’il engloutit comme le bête clébard de Séraphine avale des caramels mous.

    –  Séraphine ?

    –  La stupide femelle de ce crétin d’Omer Wargnaes. Ou alors, il lit des bandes dessinées : Tintin, Astérix, Lucky Luke, Spirou et j’en passe ! Je l’entends rire tout seul, parfois jusqu’aux larmes, tu te rends compte ? Pfff… On n’est plus au vingtième siècle, il a rien vu passer ou quoi ?

    « Et quand je lui reproche de ne plus s’occuper de quoi que ce soit, tu sais ce qu’il me répond, cet abruti ? »

    –  Je… Eh bien, non…

    –  Je suis pensionné », imite-t-elle comiquement la voix peu timbrée de Sylvain. « J’ai le droit et l’envie de ne plus rien faire. Donc, je ne fais plus rien ! »

    –  Ah oui », tente encore l’androïde. « C’est un peu malheureux pour un homme d’une telle valeur. Toutefois, au risque de me montrer insistante, pourriez-vous me mettre en communication avec lui ? »

    –  Bien sûr. Mais sérieusement, Marie-Béatrice… Ça fait peut-être un peu tordu de demander ça à un robot, mais si tu pouvais faire quelque chose pour me le ramener à la vraie vie…

    « Si tu savais », éclate-t-elle soudain en sanglots. « Je n’en peux plus. Ce n’est plus l’homme créatif et passionné que mon clone a épousé et pour qui je me suis enfuie de Kepler… Tous les soirs, j’ai l’impression de me coucher à côté d’un légume !

    Noëlle renifle un grand coup avant de poursuivre.

    « En plus, cela fait bien trois semaines qu’il ne m’a plus touchée. On a beau avoir un certain âge tous les deux, on n’est pas retraité pour tout, merde quoi ! En tout cas, pas moi ! »

    –  Calmez-vous, Noëlle, enfin », entendent-elles soudain sortir de l’installation sonore. « À quoi sert-il de vous mettre dans des états pareils, dites-le-moi donc ! »

    –  Et quand ce n’est pas Sylvain qui me répond de travers car il n’écoute pas ce que je lui dis, c’est l’autre vieux branleur qui me fait la leçon ! », réagit-elle brutalement. « Tu imagines quelle vie je mène, bordel de cul ? »

    –  Je me le représente », s’apitoie Marie-Béatrice. « Et croyez bien que je le déplore de tout mon cœur. Je vous promets de parler à Sylvain afin de lui faire comprendre qu’il fait fausse route dans sa manière actuelle de concevoir son existence. Mais si vous pouviez… »

    –  Lui dire de prendre ta comm’, oui, je cesse de te faire chier avec mes petits problèmes.

    Elle se mouche bruyamment.

    « Sylvain ! », hurle-t-elle à la cantonade. « Marie-Béatrice veut te causer ! Tu sais encore comment te connecter à son réseau ou tu veux que je vienne te détailler la méthode adéquate à coups de pied dans le train ? »

     

    Bon sang ! Pas une journée ne se passe sans que l’on vienne m’ennuyer. C’est encore pis que quand je travaillais. En plus qu’en ce temps, tout le monde acceptait plus ou moins le fait que j’avais autre chose à faire que répondre systématiquement à toutes les sollicitations.

    –  Maintenant, chérie ? », tenté-je en désespoir de cause.

    –  Non, dans deux ans ! », réagit Noëlle, écumante de rage.

    C’est nul ! Juste au moment où Jason Bourne essaie d’échapper à ses poursuivants en s’agrippant à la décoration de la façade de l’ambassade[1] où il vient de se heurter à un mur administratif particulièrement cauchemardesque.

    –––

    –  Je ne crois pas, non.

    –  Ne soyez pas stupide. Bouleverser l’ordre que nous avons réussi à restaurer à grande peine serait dramatique.

    Il soupire longuement.

    – D’autant plus que ça vous arrange.

    –  Bien évidemment ! », rugit le commandant. « Mais je ne suis pas le seul ! Tout ce que cette planète et ses colonies veulent, c’est que plus rien ne bouge. On vient de passer deux siècles à élever des digues, à gérer les infernaux mouvements de populations causés par les inondations, et à s’accommoder d’une série invraisemblable de désagréments – et je pèse me mots – divers. Vous croyez sincèrement que l’humanité est disposée à revivre dans l’incertitude du lendemain durant des décennies, voire des lustres ?

    –  Ça dépend de la sorte d’humanité dont vous parlez, Mahieux. Pour rappel, les malheureux qui s’entassent dans les Cantons ou les déshérités qui doivent s’accrocher à une vie chaque jour plus incertaine dans les Marais ne sont pas fous de voir perdurer la situation actuelle.

    –  On a des plans pour eux…

    Un ricanement sinistre l’interrompt.

    –  Comme par exemple de les stériliser ou de les enrôler de force dans une armée quelconque… À moins que vous n’ayez en tête de les envoyer coloniser les pôles nord et sud de Kepler 452b ou d’un quelconque autre endroit plus ou moins inhabitable.

    « Laissez tomber, Mahieux. Vous avez toujours pu compter sur moi afin de vous ramener du pognon sans trop devoir vous soucier d’où il venait, ou pour glaner des renseignements comme ceux que je vous ai fournis récemment. Mais sortez-vous du crâne que j’irais saboter… »

    –  Taisez-vous ! », l’interrompt-il sauvagement, d’une voix aux accents hystériques. « Ce n’est pas parce que ce réseau est crypté que vous pouvez vous autoriser à dire n’importe quoi !

    Il secoue la tête, découragé.

    « Sacrebleu, vous ne vous rendez pas compte… »

    –  Oh que si, je me rends compte, Mahieux ! Vous me prenez pour un idiot ? Vous croyez sincèrement que je n’ai pas évalué les conséquences de ce qui est en train de se mettre en marche ?

    « Allons, allons ! Tout le monde, et moi en premier lieu, se réjouit de voir qu’au moins une poignée d’habitants de cet univers ont intégré le fait qu’il y a moyen de corriger les dérèglements climatiques auxquels la Terre est soumise par la faute de l’insouciance des générations passées. Et d’en revenir progressivement, à une situation où la planète sera vivable pour tous ! »

    –  Sauf pour ceux qui se nourrissent désormais d’une agriculture florissante dans les anciens déserts », rétorque amèrement le commandant.

    –  Leur cas fait partie des amendements et correctifs apportés au plan de base de Blue Planet Rescue. Mais évidemment, on comprend parfaitement que cela ne vous amuse pas.

    –  Ne racontez pas n’importe quoi ! », s’insurge Mahieux. « Je n’ai rien contre le fait d’utiliser ClimReg[2] 3.0 ou une nouvelle version de cette machine afin de préserver la fertilisation des plaines du Sahara ou du Kalahari ! »

    –  Bien sûr que non », lui renvoie l’autre sur un ton ironique. « Et c’est de gaieté de cœur que vous ordonneriez aux navets corrompus du Gouvernement Mondial de régler rubis sur l’ongle les royalties confortables qui reviendraient à votre grand ami Sir Bernie Silverstone, bien entendu !

    « Oubliez tout ça, Mahieux, ce n’est pas dans vos cordes. L’art de mener une existence d’une longévité appréciable consiste en tout premier lieu à rester dans la partie de la piscine où on a pied. Concentrez-vous sur ce que vous savez faire : profiter de l’argent que je vous ramasse.

    « Donnez-moi donc plutôt des nouvelles du data center lunaire ».

    –  Tout s’est bien passé, comme vous l’aviez prévu », soupire le commandant.

    –  Vraiment ?

    –  Vraiment.

    –  La copine à Stobordima n’a rien vu ?

    –  Bien sûr que non. Comment aurait-elle pu ?

    –  Oh, avec vous, on n’oserait jamais jurer de rien. Mais bref, j’espère que j’ai pu vous sortir du crâne les idées ridicules que vous envisagiez de mettre en pratique.

    « Tenez-moi au courant pour le data center ».

    Le commandant Mahieux coupe la connexion avant de s’éponger le front. Le data center est le cadet de ses soucis en vérité : le comité exécutif du World Industrial Cartel, lui a demandé instamment de tuer dans l’œuf la révolution climatique préparée par BPR. Il avait espéré s’en tirer en organisant le sabotage de leur première expérience lunaire… C’était sans compter avec les états d’âme de cet enfoiré, qui en plus, ne l’avait prévenu de rien : il avait été désagréablement surpris de constater que le vol dans la mésosphère s’était effectué sans problème, ainsi qu’en témoignent les gros titres d’Intergalatic News, d’Universal Press et de Worldwide News Reporters.

    À titre purement personnel, il se contrefiche de BPR et de ce que ces illuminés envisagent de faire. Mais il craint fortement la réaction des pontes du WIC devant sa propre inefficacité.

    –  L’art de mener une existence d’une longévité appréciable », soliloque-t-il en secouant la tête. « Enculé ! »

    –––

    En quittant la Lune, elle a eu le temps de réfléchir à la façon de laquelle elle aborderait les choses. Sylvain est naïf mais intelligent : il ne servirait à rien d’y aller par quatre chemins avec lui, d’autant plus qu’à la réflexion, il pourrait en concevoir une certaine rancœur.

    –  Bonjour, Sylvain. Comment vas-tu ?

    Allons bon. C’est pour me demander des choses pareilles qu’on s’amuse à retarder la rencontre entre Jason Bourne et Marie Kreuz !

    –  Je vais bien, Marie-Béatrice. D’ailleurs, si cela n’avait pas été le cas, il y a déjà, il y a déjà quelques heures que vous auriez été mise au courant.

    Qu’elle ne s’avise pas de me prendre pour un demi-simple ! Je la connais : c’est moi qui ai conçu les androïdes. Je sais qu’elle est en contact régulier avec mon chip et que dès lors, rien de ce qui concerne ma santé ne peut lui échapper.

    –  Bien entendu », sourit-elle. « Mais te l’entendre dire de vive voix est mieux que consulter ton bilan de santé toutes les dix secondes. Dis-moi, chéri… »

    –  Oui ?

    Au ton qu’il vient d’utiliser, elle le devine contrarié. Boudeur, même, ce qui l’attendrit…

    –  Qu’est-ce que Silverstone a à voir avec Blue Planet Rescue ?

    –  Rien.

    Parfait. Elle considère qu’il vient de lui mentir, mais elle a désormais acquis la complète certitude que la société dont elle a cité le nom, ne lui est pas étrangère, loin de là.

    –  J’avais pourtant trouvé étrange que dans l’actionnariat de BPR, figure une structure très discrète, enregistrée à l’Ile de Man sous le nom poétique de JK Securities Ltd, filiale à cent pour cent de SDF AG, Vaduz. Ou encore, respectivement, Jenna Kleindorfer Securities et Sylvanus Déploiements et Finances…

    Bon sang, que ne trouverait-on pas pour m’empêcher de vivre en paix ?

    –  Et après ? Jenna est la mère de mon enfant le plus jeune, un délicat bambin d’à peine un an et des poussières. Qu’y a-t-il donc d’anormal à ce que je prenne soin d’eux, au moins sur le plan financier ?

    –  Rien du tout, évidemment. À part que la fortune personnelle que Jenna s’est constituée avant de se retrouver enceinte de toi, lui suffirait à élever cent petits Sylvain, tout en ne se privant de rien. Et qu’elle ignore tout de JK Securities, ainsi qu’elle me l’a confirmé il y a une heure à peine.

    Sans blague ! C’est l’histoire de la vie comme on me l’a toujours racontée sans pourtant que je parvienne à y croire : on fait du mieux qu’on peut pour nos proches, on est attentionné, on les choie… Et on n’est jamais trahi que par les siens.

    –  Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Marie-Béatrice ! », m’irrité-je. « Qu’est-ce qui vous prend d’aller farfouiller dans mes affaires derrière mon dos ? »

    –  Il me prend que j’ai remarqué qu’un flux financier de taille non négligeable, alimente SDF à dates fixes. Et que les fonds concernés proviennent d’une société établie à Turbo Pascal City, Kepler 452b, sous le vocable non équivoque de Bernie’s Prehistoric Farm SA.

    « Il me prend que ces mouvements sont systématiquement répercutés – en partie, car charité bien ordonnée commence par soi-même – en direction de JK Securities qui les met aussitôt à disposition de Blue Planet Rescue Inc, Telluride, Colorado, contre des obligations garanties, remboursables à vingt ans. Et que donc, mon cher Sylvain, tu es très présent dans le financement des activités – très honorables au demeurant – de BPR. Avec Bernie Silverstone tellement dans ton dos qu’à la limite, on pourrait même prétendre que tu n’es rien d’autre que son homme de paille en l’occurrence.

    « Et il me prend enfin, qu’avant de se camoufler prudemment derrière les paravents de différentes sociétés financières éparpillées aux quatre coins du cosmos, les fondateurs de Blue Planet Rescue répondaient aux doux noms d’Edwige, Victoria, Chloé et Gilbert Stobordima ! »

    Je me croirais devant un agent du fisc, bon Dieu ! Il ne manque que l’haleine de camion poubelle et les auréoles de transpiration sous les aisselles…

    –  Comme vous venez de le souligner, les buts poursuivis par BPR sont parfaitement honorables. Dès lors, je me demande bien pourquoi vous vous estimez en droit de me tirer de mes activités préférées afin de me détailler des choses que je sais déjà.

    –  Je viens te sortir de tes vieux films et de tes bandes dessinées antédiluviennes parce que cette société que tu as créée pour tes enfants, n’a pas que des amis. Zacharie Schmidt-O’Toole, mon magnifique patron que tu connais très bien, vient de m’adresser la version décryptée d’une conversation entre Mahieux et un personnage non identifié – ou plutôt identifié comme un androïde alors que c’est un humain – que j’ai aperçu aussi fugitivement que fortuitement à la sortie des sanitaires de la Zone Administrative de Tranquility City.

    « Tu veux que je te la fasse écouter ? »

    Franchement ?

    –  Non.

    Ou alors, plus tard…

    –  Mais si, mon amour, écoute ! », intervient Noëlle. « Peut-être cela te réveillera-t-il enfin… »

     

     

     

    [1] Jason Bourne : Personnage créé par le romancier américain Robert Ludlum (1927 – 2001). Comprenant de nombreux ouvrages sur le thème de “l’homme seul traqué par une organisation aussi secrète que tentaculaire”, son œuvre fut surtout marquée par « La Mémoire dans la Peau » (The Bourne Identity, 1980). Histoire centrée sur l’amnésie d’un agent secret en butte aux agissements de factions rivales qu’il éprouve naturellement beaucoup de mal à identifier, le livre de Ludlum fut porté deux fois à l’écran : la première fois relativement fidèlement (1988, avec Richard Chamberlain et Jaclyn Smith), la seconde fois (2002, avec Matt Damon et Franka Potente), fortement modifiée afin de laisser plus de place à l’action qu’aux tourments personnels du héros. Au décès de Ludlum, plusieurs auteurs reprirent son mode d’écriture et continuent encore de publier sous son nom, devenu une sorte de titre générique pour le genre.

    La scène mentionnée figure à la vingt-quatrième minute du film ‘The Bourne Identity’ (2002).

    Forte de cinq films, la franchise Jason Bourne est souvent considérée comme une tentative d’Universal Studios de concurrencer la série des James Bond d’United Artists. On note que les initiales des noms des deux héros coïncident sans pouvoir affirmer que l’allusion était délibérée dans l’esprit de Ludlum.

     

    [2] ClimReg : Ensemble technologique chargé de réguler le climat dans « La Consternation du Cygne ».

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.5 - Dissimulation

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    –  Qu’est-ce qu’il vous arrive ? », s’étonne-t-il tout en s’agitant les doigts sous le souffle d’un sèche-mains.

    –  Je… J’étais inquiète », se sent-elle un peu ridicule.

    Lui par contre, semble beaucoup s’amuser.

    –  Inquiète ? Je conçois parfaitement qu’un robot ait du mal à se rendre compte de ce qu’est une chiasse et de ce qu’il s’agit d’une chose pénible à supporter pour un humain…

    « Mais voyons, mon petit », se fait-il goguenard. « Voilà donc que vous vous faite du souci pour moi ! »

    Marie-Béatrice se représente ce qu’ont dû ressentir ses lointains ancêtres 4.0 et 5.0 quand ils furent la cible d’attaques en règle de virus informatiques : ce grand dadais égocentrique s’imagine qu’elle est tombée amoureuse de lui et elle découvre qu’il ne lui déplairait pas de lui faire faire des choses contraires à ses principes fondateurs. Pour lui enlever ça de la tête sans le vexer ni s’en faire un ennemi, elle devra la jouer fine. Mais il faudra qu’elle y parvienne, faute d’être la proie d’une lutte interne entre les différents programmes qui lui donnent sa personnalité.

    –  C’est quand j’ai aperçu un type bizarre sortir d’ici que je me suis demandé s’il ne vous était rien arrivé », se défend-elle, très mal à l’aise.

    –  Un type bizarre ? », rit-il de plus belle. « Étrange que pour ma part, je n’aie vu personne… Remarquez, pour votre gouverne, que je n’ai pas l’habitude de me vider les tripes en compagnie ! »

    Elle se dit que quelque chose ne colle pas dans le déroulement supposé des faits : Mahieux vient de se laver les mains, ce qui lui a pris au minimum une trentaine de secondes. Or c’est ce délai qui s’est écoulé depuis que l’homme-androïde en combinaison verte est sorti des sanitaires. Il aurait fallu que le ballet à la Feydeau[1] soit réglé à la milliseconde pour qu’ils ne se rencontrent pas.

    –  Vous êtes sûr ? », insiste-t-elle. « Un grand type revêtu de la combinaison verte de Blue Planet Rescue ? »

    –  Je dois vous avouer que je n’ai pas fait trop attention à une quelconque présence. Un de ces écologistes de merde, dites-vous ?

    –  Et qui ressemblait à Sylvain jeune », passe-t-elle outre sa remarque insultante – elle n’a jamais réussi à trouver une logique quelconque à la haine féroce que certains humains vouent à l’adresse des défenseurs de l’environnement alors qu’ils sont eux-mêmes tellement dépendants de nourriture saine, d’eau potable et d’air respirable.

    –  Sylvain Stobordima en salopette ? », la chambre-t-il en s’approchant d’elle, l’air avantageux. « Franchement, ma chère, je me souviendrais d’un tel tableau ! »

    Elle prend la décision de se repasser la scène dès qu’elle en aura l’occasion, ne serait-ce que pour se fixer les idées.

    –  Bref », fait-elle comme si tout cela n’avait aucune importance. « Vous allez mieux ? »

    –  Indiscutablement ! », lui renvoie-t-il, en tiquant sur le pas en arrière qu’elle vient de faire. « Mais sachez que je n’aspire qu’à une chose : retourner sur Terre au plus vite. Car il est exclu que j’avale encore le moindre millimètre carré de la saloperie de la malbouffe que l’on sert en ces lieux délaissés par la civilisation ».

    –  Cube », le corrige-t-elle sur un ton négligent.

    –  Plait-il ?

    –  Non, rien, commandant.

    –  Il me semblait bien ! », approuve-t-il sèchement en lui lançant un regard noir. « Vous irez seule à la réunion de cet après-midi. Vous disposez de tous les éléments nécessaires et de toute manière, il ne sera plus question que de pognon et de matériel à amener ici. C’est-à-dire, le domaine réservé à Miléthika ».

    Marie-Béatrice le dévisage avec surprise.

    –  Et s’ils posent des conditions supplémentaires ou pis, s’ils refusent ?

    –  Ces dégénérés ne sont pas en mesure de nous dire non. Quant aux conditions supplémentaires que vous évoquez, je me suis laissé dire que vous disposez d’une expérience suffisante pour leur expliquer où ils peuvent se les foutre.

    Elle n’est pas du tout convaincue par ce qu’il vient de lui dire. Au contraire, elle le suspecte d’avoir en tête des plans inavouables pour les quelques heures à venir, et cela ne la rassure pas.

    « Pour ma part, j’entends faire un petit somme », lui dit-il, comme s’il avait pu lire dans ses pensées. « Tous les salamalecs de ce matin m’ont éreinté, sans encore parler du décalage horaire et de la guerre qui faisait rage dans ma tripaille. Bon amusement ! »

    Elle le regarde s’éloigner en direction des grands casiers faisant office de chambres que l’on leur a assignés d’autorité à leur arrivée. Soulagée mais perplexe, à tout le moins.

    –––

    J’ai arrêté au moment où les avions de la patrouille acrobatique de Pussy Galore atterrissent. Ils sont supposés être pilotés par une escouade de jolies filles, mais dans l’un d’aux, on aperçoit distinctement aux commandes, un mec coiffé d’un stetson. Ça sent le bâclage et j’ai horreur de ça. Si j’avais dû me montrer aussi inattentif et vite content de moi quand j’ai bâti mes androïdes, j’en aurais pris plein la figure ! Les gens sont étranges : Goldfinger a remporté un succès époustouflant alors qu’il ne vaut que par son début, tandis que certains se sont frappé les cuisses de rire quand j’ai présenté mon premier androïde à la presse. Admettons qu’il n’était pas parfait – d’ailleurs, je me suis dépêché de corriger certaines imperfections comme le fait qu’il pleurait au lieu de rire et vice-versa (une simple inversion dans le paramétrage d’un logiciel, due au stress qui m’habitait en abordant la dernière ligne droite) – mais malgré tout, l’avancée technologique était significative !

    Eh bien, on s’est moqué de moi, comme de mes robots révolutionnaires ! J’ai encore en tête la une d’Intergalactic News, qui hurlait à la tentative d’escroquerie…

    C’est à peine si j’osais sortir de chez moi. Je me faisais passer pour mon domestique, allant jusqu’à porter une perruque et des lunettes aux verres fumés pour recevoir les livreurs de Cosmic Food ou ceux d’Universal Pizzas – cette société n’existe plus, elle a été absorbée par Creative Beverages, ceux qui fabriquent le Störzl 2.0 “Moins tu l’évites, plus tu lévites”, que tout le monde affecte de mépriser tout en en buvant à tire-larigot, de même que le Grøßnìq “Plus t’en bois, plus ça y va”, supposé venir à point à des moments bien précis de l’existence. Sans encore compter le Versoôoh “Tu le renverses et t’es beau” leur nouveau drink aux nano-techs qu’on peut boire des deux côtés de la canette : alcoolisé ou non.

    –  Pourquoi tu lèves les yeux au ciel alors que je n’ai encore rien dit ? », me demande Noëlle.

    Je déglutis, peu enclin à tenter de lui expliquer que j’étais perdu dans mes pensées alors que justement, c’est ce qu’elle me reproche le plus.

    « Toujours est-il que leur retour est retardé », finit-elle par lâcher devant mon absence prudente de réaction.

    Déçu du peu de succès remporté mais rageur, je résolus de frapper un grand coup quand la version 3.0 fut au point : j’étais sûr de moi et de la qualité de ce que j’avais construit. Je me suis acoquiné avec le patron d’une petite compagnie de taxis et on a mis deux androïdes au volant.

    « Je te dis que leur retour est retardé ! », insiste-t-elle.

    –  Qui donc, chérie ?

    On les a d’abord fait rouler de nuit. On ose prendre des risques mais on n’est pas téméraire non plus : on n’avait pas envie qu’un client s’aperçoive trop facilement de la supercherie.

    –  Marie-Béatrice et Mahieux, évidemment !

    –  Ah, bien !

    Je craignais que ce ne soit l’un ou l’autre de mes enfants. Je ne sais ni où ni pourquoi ils seraient partis, mais les jeunes sont souvent imprévisibles.

    –  C’est tout ce que tu trouves à dire ?

    Je considère encore et toujours mes enfants comme des jeunes, bien que j’en sourie moi-même : ils ont tous plus de deux cents ans. On peut donc affirmer sans aucune crainte de se tromper, que l’impulsivité de la jeunesse ne fait plus partie de leurs défauts.

    Je la fixe, perplexe

    « Bon sang, que tu peux parfois avoir l’air ahuri ! », réagit-elle. « Tu ne me demandes pas pour quelle raison ? »

    –  Euh… Si, bien sûr, mon amour ! », tressaillé-je.

    Pour tout dire, je suis un peu embarrassé.

    « Qu’est-ce qui peut bien être la cause d’un tel désagrément ? », réussissé-je malgré tout à articuler en espérant n’avoir pas loupé un épisode.

    –  Une société qui lance un engin expérimental destiné à nettoyer la mésosphère… Un truc appelé “Carbon Guzzler”, parait-il. Ils ont interrompu le fonctionnement de Telepath.net afin d’éviter toute possibilité d’interférence.

    J’aurais dû m’y attendre. Les débuts furent difficiles : heureusement, on n’a connu aucun accrochage, mais suite à un problème causé par un mauvais contact, un des robots a fait tout un trajet en marche arrière. Mon ami a été obligé de faire preuve de beaucoup de doigté pour que le passager embarqué n’épanche pas sa colère dans la presse…

    « D’après ce qu’ils disent, la situation est devenue critique là haut. Ils veulent récupérer le carbone du CO2 pour empêcher la haute atmosphère de continuer de refroidir et ainsi préserver la couche d’ozone. Ils ont en plus dans l’idée de le revendre aux Luniens…

    Elle pousse un long soupir d’incompréhension.

    « On se demande bien ce que ces attardés vont faire de ces crasses !

    Cela m’a coûté cher aussi : le client en question rêvait d’une propriété dans le sud-ouest de la France. Pour le faire taire, j’ai été obligé de lui proposer de participer gracieusement à son investissement. Il n’a pas dit non, bien entendu… Il aurait dû : trois ans plus tard, une digue a cédé et son domaine s’est retrouvé sous eau après une forte tempête atlantique.

    « Sylvain, tu m’écoutes ? »

    Il est désormais catalogué comme “terre submersible” et fait partie des Marais, la pénultième catégorie du plan des sols terrestres avant les fonds marins. Autant dire qu’il ne vaut plus rien : bien mal acquis ne profite jamais.

    –  Euh… Bien sûr, chérie !

    –  Ah ouais ? Et qu’est-ce que je viens de dire ?

    Une onde désagréable me parcourt et me couvre la lèvre supérieure de transpiration.

    –  Euh, “Sylvain, tu m’écoutes” », tenté-je pauvrement.

    –  Non, avant ça !

    –  Je…

    –  Bref, tu ne m’écoutes pas ! », s’emporte-t-elle sans attendre que j’aie fini ma phrase – ce en quoi elle ne perd pas grand-chose, admettons-le.

    Je fais un effort de mémoire surhumain… Soudain jaillit la lumière !

    –  Mais si chérie, tu as dit “ces crasses”.

    Du diable si je sais encore à quoi cela se rapportait, mais en tout état de cause, elle semble se calmer.

    –  Huhuh… », approuve-t-elle tout en me donnant vaguement l’impression d’être déçue. « Et alors ? Que vont-ils donc bien pouvoir faire de ces saletés ? »

    Si je parvenais à me rappeler le contexte, peut-être cela me donnerait-il l’air un peu moins perdu.

    –  Je n’en sais rien, mon amour », suis-je bien obligé de lui avouer.

    –  Moi non plus. Dès lors, je me demande bien comment ces navets espèrent s’y prendre pour fourguer ce putain de carbone aux Luniens. Ces derniers sont cons, l’entièreté de l’univers est au courant, mais quand même, il y a des limites !

    Voilà, ça me revient d’un coup !

    –  Ah, c’est cela qui t’interpelle », fais-je si sottement que je me dépêche de poursuivre avant de me prendre une nouvelle volée de bois vert sur le mode “Tu vois que j’avais raison : je parle dans le vide”.

    « Peut-être envisagent-ils de le transformer en carburant pour les départs des engins intersidéraux qui font étape chez eux », me forcé-je à adopter un ton léger. « À moins qu’ils ne pensent à acquérir ces brevets dont on a tant parlé il n’y a pas si longtemps et qui concernent une machine de photosynthèse artificielle qui soulagerait leurs besoins en oxygène ».

    Elle balaie ma dernière suggestion d’un geste négligent de la main.

    –  Bah, vu les quotas qu’ils imposent au plan de l’immigration humaine, ils n’ont pas grand-chose à faire d’un surplus d’oxygène.

    –  Eh bien justement », lui souris-je. « Cela leur permettrait de devenir moins intransigeants à ce propos ».

    –  Mouais… En tout cas, et même s’il y suffisamment d’air pour ne pas que des humains doivent se faire chier à tout moment à vivre à l’économie, qu’ils ne comptent pas sur moi pour aller me perdre dans ce trou !

    Franchement, sur moi non plus : la réputation de l’habitat lunaire est déplorable et je crains bien qu’elle ne soit parfaitement justifiée. Cela ne pose aucun problème aux androïdes évidemment, mais le monde n’est pas peuplé que de robots !

    Un de mes voisins, particulièrement féru de voyages, est allé sur la Lune il y a quelques mois. Il en revenu très déçu.

    –  En dehors des gemmes et d’une vue magnifique sur la terre, il n’y a rien », m’a-t-il confié à son retour en me faisant cadeau d’un très beau péridot.

    Je me demande d’ailleurs bien ce que j’en ai fait. J’avais projeté de le faire monter sur une bague afin de l’offrir à Noëlle, mais j’ai abandonné ce projet, je ne sais plus pour quel motif.

    « Quand on parle de paysage lunaire, on ne tape pas à côté », avait-il clôturé son exposé touristique d’un éclat de rire aussi gras que sonore.

    –  Qu’est-ce que tu marmonnes, Sylvain ?

    Si je devais lui avouer que je pense à Omer Wargnaes, elle me ferait colloquer sur le champ !

    –  Euh... Rien, chérie.

    –  Tes lèvres bougent mais tu ne dis rien ? Décidément, mon malheureux ami, tu dépéris de jour en jouer. Il vaudrait mieux que tu consultes un psychiatre.

    On n’est pas passé loin de ce que j’avais prévu…

    « Ou au moins que tu demandes au toubib de te faire passer un check up ! »

    –  Aucun problème en ce qui me concerne », entendons-nous résonner dans le système sonore du domaine. « Je suis à l’entière disposition de Sylvain. Il lui suffit de me contacter : son horaire sera le mien ».

    –  Ta gueule, vieux raseur », soupire Noëlle, ce en quoi elle fait bien, même si je n’approuve guère le vocabulaire dont elle use.

    Je me demande si cette pierre lunaire ne se trouve pas dans une vieille boite à biscuits en fer dans laquelle dorment aussi quelques médailles sportives que j’avais gagnées dans ma folle jeunesse.

    –––

    Nue, Marie-Béatrice s’étend dans son casier avant d’en verrouiller la fermeture et de pousser l’éclairage à son maximum afin de recharger son super-condensateur. Elle se laisse quelques minutes de réflexion avant de se mettre veille pour permettre à une série de programmes de bas niveau fonctionnant en arrière-plan, d’archiver et d’indexer les évènements du jour.

    Tout s’est déroulé comme Mahieux l’avait prédit : les Luniens n’ont fait aucune difficulté et lui ont montré les plans élaborés afin de leur permettre de supporter la charge énergétique supplémentaire du data center. Même le vieux Théodule s’est montré coopératif : elle soupçonne Hipparque et lui d’avoir eu un échange de vues à l’issue duquel le premier s’est laissé convaincre. Le planning d’implantation approuvé par les scrutateurs du Gouvernement ainsi que par Zéphyrienne Mac Bain, ils se sont quittés rapidement, les uns parce qu’ils avaient à faire, les autres pour ne pas risquer de retarder leur retour sur Terre – ou ailleurs…

    Jusqu’à ce qu’ils apprennent qu’un vol expérimental allait les forcer à passer quelques heures de plus sur cette petite planète décidément plus belle de loin que de près.

    Elle a sourcillé en apprenant que le lancement de l’aspirateur de carbone était le fait de la société Blue Planet Rescue, enregistrée à Telluride, une station de ski et de randonnée du Colorado, avec une antenne sur la Lune, Activity Zone IV. C’est-à-dire que d’une part, le siège de BPR n’est pas situé loin de la base de recherche de Miléthika à Dulce dans le nord du Nouveau Mexique, et que de l’autre, sa succursale lunaire est installée à proximité de Tranquility Software.

    Elle trouve suspecte, la double coïncidence géographique. Surtout dans ce monde où les distances ne représentent plus rien : pour une société dirigée par des androïdes, l’antique raisonnement humain privilégiant la proximité est décidément terriblement “terre-à-terre” ! En vérité, il ne présente qu’un seul et unique avantage : il permet éventuellement de communiquer en se passant de moyens technologiques. Et donc de s’abriter de tout risque d’indiscrétion.

    –  Sylvain aurait-il été cachottier à ce point ? », se murmure-t-elle, perturbée.

    Elle se rappelle qu’il aimait beaucoup passer du temps à Telluride quand il était stationné à Dulce. « Pour skier et me balader », prétendait-il. Probablement. Ou pas seulement…

    Ses réflexions la ramènent à l’incident de midi. Elle se repasse ce que ses caméras ont enregistré. Elle revoit le visage du technicien de BPR ; elle lui trouve un peu moins de ressemblance avec celui de Sylvain, bien que plusieurs points correspondent : largeur des pommettes, taille du maxillaire, hauteur et dimensions des oreilles… La forme de ces dernières aussi : on feint souvent de l’ignorer mais les oreilles sont différentes chez tous les humains, un peu comme les empreintes digitales. Toutefois, il y quelque chose qui ne colle pas, sans qu’elle parvienne à trouver ce dont il s’agit.

    Quoi qu’il en soit, tout cela est tellement invraisemblable qu’elle décide de passer outre afin de se concentrer sur le reste de la vidéo… Qui la laisse tout autant sceptique, jusqu’à ce qu’elle décide d’activer les détecteurs de mensonge de son Service Pack 4.

    Deux minutes plus tard, sa religion est faite. Mahieux lui a menti quand il a prétendu ne pas avoir vu le technicien de BPR. De plus, elle découvre un important fond de stress dans son premier éclat de rire : non seulement il lui a menti, mais de plus elle est quasiment certaine qu’il le connait et qu’ils se sont parlé.

     

     

    [1] Georges Feydeau (1862-1921) : auteur français de nombreuses comédies de boulevard dans lesquelles, classiquement, un personnage sort par une porte juste avant que n’entre en scène, par une autre porte, quelqu’un qui est à sa recherche, ou dont on vient de médire.

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.4 - Conférence

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    –  En résumé, ainsi que je vous l’ai détaillé tout au long de mon exposé, la vie sur la Lune est très consommatrice d’énergie, ce qui explique notre comportement extrêmement prudent dans ce domaine, que je n’hésite pas à qualifier d’exagérément sensible…

    Apparemment très fier de l’épithète utilisée, il ne recule pas devant un petit ricanement d’un ridicule achevé sans pour autant déclencher l’ombre d’un frémissement de sourcil dans la salle.

    « Ainsi que les précautions dont nous souhaitons nous entourer lorsqu’un projet d’implantation nous est soumis.

    Affublé d’un deux pièces gris sombre d’une coupe antédiluvienne, porté sur une chemise blanchâtre dont les pointes de col s’effilochent de part et d’autre d’une cravate bordeaux d’une banalité à faire peur et au nœud luisant, l’orateur a le don d’exaspérer son auditoire – ou de l’anesthésier, c’est selon. Il a entamé son speech d’une voix monocorde qui ne laissait rien augurer de bon au commandant Mahieux. Ne fût-ce que par politesse, celui-ci aurait aimé faire bonne figure pour sa première apparition officielle sur la Lune, mais en fait, tout au long de l’accablant défilé de chiffres qu’il vient de subir, il a tiré une tête épouvantable. Cela continue, d’ailleurs : non seulement les hamburgers qu’il a bien été obligé d’avaler, lui ont mis le système digestif à mal et il est aux prises avec des coliques venteuses qu’il a toutes les peines du monde à maitriser, mais de plus, cela fait déjà près d’une heure que ce raseur l’assomme avec son babillage pesant sur la situation énergétique de sa saloperie de planète riquiqui.

    « C’est principalement le cas quand il est question d’accueillir de nouveaux habitants humains, en vérité », se fend-il d’un nouveau grincement qui se voudrait humoristique et qui a le don d’horripiler le commandant. « Nous avons édicté à leur intention, une série de règles contraignantes telles que l’interdiction des lave-linges individuels, des appareils de cuisine ou des drones domestiques, mais il n’en reste pas moins que l’obligation de refroidir fortement la bulle en journée pour la réchauffer de nuit, nous oblige à rester extraordinairement attentifs. Car en dépit des solutions de stockage thermique que nous avons déployées, avec des variations quotidiennes de l’ordre de quatre cents degrés Celsius autour du zéro, vous comprenez bien que… »

    Mahieux comprend parfaitement. Il jette un coup d’œil irrité sur la plaquette dorée placée devant le fâcheux. Il comprend surtout que ce Théodule Moon2193, CEO de Moon Power Plants Corporation, le prend pour un crétin congénital à qui il faut répéter dix fois les mêmes poncifs avant qu’il ne les assimile. Rien d’étonnant en vérité, se dit-il : ce bonze lunien pétri d’autosatisfaction et suintant le mépris du genre humain, a un look conforme à ce qu’il est. À savoir, un androïde 5.0 ayant supporté vaille que vaille une série d’upgrades successifs alors qu’un reconditionnement de ses composants aurait été plus approprié. De quoi jalouser évidemment, la prestance dont se targue habituellement le commandant – il arrive à toute règle de devoir encurer une exception, et c’est hélas le cas aujourd’hui.

    –  Concrètement ? », l’interrompt-il non sans une certaine hargne, tout en remuant sur sa chaise, à la recherche d’une position lui permettant de dominer au mieux les mouvements ondulatoires inquiétants qui lui agitent les intestins.

    Le visage du directeur de MPP reflète fugitivement la pression à laquelle la question brutale du commandant soumet les processeurs obsolètes dont il est pourvu.

    –  Concrètement », répète-t-il après un moment de silence reflétant la lenteur avec laquelle il a pu réagir, « nous avons déployé un plan qui nous permettra de réduire notre dépendance au photovoltaïque – je vous ai expliqué il y a une demi-heure combien les cycles lunaires nuisent à son rendement – grâce aux deux centrales géothermiques que nous bâtirons dans la Mer de l’Ingénuité d’ici à 2210.

    –  Cela se trouve sur la face cachée », s’inquiète Marie-Béatrice.

    –  En effet. Cette localisation nous permettra de limiter les coûts de forage car c’est là que le manteau de magma cristallisé est le plus fin.

    « Certains pensent que c’est suite aux bombardements solaires sur cette face non-protégée de notre planète, tandis que pour d’autres, c’est l’attraction terrestre qui est responsable de la plus grande épaisseur de la croûte du côté appelé “apparent”.

    « Mais quoi qu’il en soit, les observations réalisées nous ont conduits à prendre une décision irrévocable : c’est de là que nous pourrons placer à moindres frais, notre chère Lune sur la voie d’un futur économique radieux.

    Une brûlure horrible fait gargouiller le ventre de Mahieux. Il tousserait volontiers afin de dissimuler les borborygmes sonores engendrés par cette ridicule réaction physiologique mais la crainte de dépasser la limite de résistance de ses sphincters le pousse à se contenter d’un raclement de gorge qu’il trouve lui-même miteux. Il se force à se montrer courtois, mais Dieu seul sait combien cela lui coûte.

    –  Nous apprécions beaucoup que vous ayez consacré un temps que nous devinons précieux à nous éclairer à propos de vos problèmes énergétiques et des solutions que vous entendez mettre en place en vue de les résoudre », se résout-il à prendre la parole.

    « Mais ce que nous voudrions surtout savoir, c’est si vous serez en mesure de faire face à la consommation électrique supplémentaire que présuppose le fonctionnement d’un data center universel ».

    –  C’est-à-dire ? », intervient Hipparque Moon2197, directeur de Tranquility Software Resources Inc.

    Mahieux le sait très proche de Stobordima Research Ltd, société avec laquelle il a développé la plupart des ajouts logiciels pour androïde, regroupés sous le vocable de “Service Packs”. Dès lors, il se méfie de lui comme de la peste, le sachant inévitablement lié à Miléthika. Il n’en apprécie pas moins le ton direct de la question, de la même manière qu’il sait gré à Marie-Béatrice d’y répondre à sa place.

    –  Eh bien, comptons vingt mille mégawatts annuels pour le fonctionnement d’un site dédié où la température doit osciller au maximum entre -20 et +35 degrés, et qu’il conviendra de protéger très soigneusement de toute incursion non planifiée…

    –  Celsius ? », l’interrompt le vieil androïde.

    –  Cela va de soi ! », s’emporte Mahieux en réprimant une fois de plus, une envie phénoménale de tordre le cou au boss de MPP.

    –  En tenant compte des besoins des terminaux du réseau télépathique et d’une marge de sécurité, tablons sur une trentaine de gigawatts en tout », termine la vice-présidente de Miléthika

    –  C’est plus de dix pour cent de la production électrique de notre site du Lac de la Persévérance », déplore l’autre, une moue d’accablement sur le visage.

    –  Eh bien, persévérez donc ! », décrète Mahieux, à bout de patience, tant vis-à-vis de ses interlocuteurs que par rapport à ses propres tracasseries internes. « Prévoyez d’augmenter votre production jusqu’à arriver à un surplus suffisant pour rencontrer les besoins exprimés par madame Niamey2202 ici présente.

    « Préparez-nous un budget dans cette optique et revoyons-nous cet après-midi pour en discuter », se lève-t-il précautionneusement, raide comme un mât d’éolienne. « Venez, Marie-Béatrice, laissons nos amis travailler. D’autant plus que nous aussi, nous avons à faire ».

    –  Cet après-midi ? », se hérisse Théodule.

    –  Oui, cet après-midi ! », tonne le commandant en pensant tellement fort « Et ne me faites pas chier, car avec votre saleté de bouffe pour dégénérés, j’ai déjà bien mon compte ! », qu’il se dit que chacun doit l’avoir entendu.

    Marie-Béatrice ne situe pas exactement d’où lui vient cette agressivité subite, mais elle jugerait le moment mal choisi pour lui poser des questions : elle a détecté que Mahieux est aux prises avec un souci d’ordre personnel. Elle se demande si les deux phénomènes ne seraient pas liés.

    –  Tout va bien, commandant ? », s’enquiert-elle une fois qu’ils ont quitté la salle de conférence où on les a reçus.

    –  Tout va très bien », bougonne-t-il. « Je vous remercie de m’avoir le plus possible épargné dans vos interventions, les milliampères, les méga-volts, les térawatts et toutes ces conneries qui pour moi, ressortent du sanskrit médiéval.

    Il lui jette un regard furieux : un robot, comme les autres, qui ne mérite d’être traitée que pour ce qu’elle est !

    « En revanche, trouvez-moi une chiotte et au plus tôt, sinon je baisse mon froc au beau milieu de ce couloir et, toute membre du board de Miléthika que vous soyez, vous vous taperez une sérieuse séance de nettoyage si vous voulez que continuions à faire figure honorable ! »

    –  Au fond de ce couloir », lui indique Marie-Béatrice en se référant au plan de la base lunaire qu’elle s’est dressé en urgence. « À droite, puis à gauche et encore à gauche.

    « Que feriez-vous dans les androïdes, n’est-ce pas ? », s’amuse-t-elle encore à lui lancer tandis qu’il se hâte de suivre l’itinéraire indiqué en marmonnant un chapelet de jurons indistincts.

    –––

    –  Je ne sais pas si je dois vous répondre », lâche-t-il comme à regrets.

    –  Qu’est-ce qu’il t’arrive ? N’avons-nous pas suffisamment rigolé des tics et travers de mon mari du temps où nous nous voyions tous les jours ?

    –  Ce n’était pas moi, madame. C’était mon clone.

    –  Ton clone et toi, c’est pareil ! Reconnaissons que pour les humains on peut encore discuter, mais pas pour des gens comme vous.

    –  Nous sommes identiques », lui concède-t-il. « Cela ne signifie toutefois pas qu’il est moi et que je suis lui ».

    –  Fous-moi la paix avec tes pinaillages à deux balles. Et réponds-moi, sinon je te promets que ton beau contrat avec Stobordima Research, tu pourras te le foutre au cul !

    –  Il faudrait encore que j’en aie un », remarque-t-il finement.

    –  Tu as un contrat ! », tranche-t-elle, péremptoire. « Peut-être me prends-tu pour une grosse conne, mais je te rappelle que je suis la femme de Sylvain !

    –  Ce n’est pas de cela que je parlais…

     

    Les Alpes ! Parcourir ces paysages magnifiques dans une Aston Martin DB5 délicieusement vintage et faire la rencontre d’une jeune femme aussi superbe que retorse pilotant une Ford Mustang décapotable… Admettons que pour une personne normale, les circonstances ne se prêteraient guère au marivaudage, mais malgré cela, les années soixante du XXème siècle étaient décidément merveilleuses. Du moment que l’on avait beaucoup d’argent, évidemment, ou que comme James, on pouvait allègrement profiter des largesses d’une organisation gouvernementale pas trop regardante.

    –  Ils sont vraiment allés là-bas pour négocier en vue de l’implantation d’un data center.

    –  Bien », approuvé-je les dires de ma chère Noëlle.

    Grâce à une espèce de système rudimentaire de localisation – je me souviens de ces vieilleries qui fonctionnaient par radio, de même que des GPS qui leur ont succédé et qui n’étaient efficaces qu’à l’air libre (rendez-vous compte !) –, James a pu s’apercevoir que Goldfinger s’est arrêté dans l’évitement d’un virage afin de s’offrir une sorte de collation.

    –  Tu ne me demandes pas comme j’ai pu le savoir ? », me demande-t-elle sur un ton que je trouve un peu sec après quelques instants de silence.

    James s’avance sur le bord de la falaise afin de l’observer.

    –  Euh… Si, bien sûr, chérie. Comment peux-tu être si sûre de ce que tu avances ?

    Ce qu’il ne soupçonne pas, c’est que d’un endroit plus élévé, Tilly va essayer de tuer Goldfinger au moyen d’un fusil à lunette.

    –  Parce que je le sais, c’est tout », me renvoie-t-elle sèchement, non sans avoir marmonné peu avant, un « Putain, quel con » qui m’interpelle d’autant plus que je ne parviens pas à discerner à qui il s’adresse.

    Quelle gourde ! Au lieu de frapper le gros salopard, son tir ricoche au pied de James…

    « J’ai contacté ton pote Hipparque », finit-elle par me révéler après un moment de silence réprobateur.

    Évidemment, si elle avait été un peu plus adroite, cela aurait causé des soucis à bien du monde car une vingtaine de minutes c’est un peu court pour un James Bond.

    –  Celui de Tranquility Software ?

    –  Évidemment ! Pas celui qui bosse sur Kepler avec Silverstone ! Tu le fais exprès pour me faire enrager, Sylvain ?

    Osons se l’avouer, crever deux pneus de la Ford Mustang au moyen du dispositif vraiment très agressif imaginé par Q, est un peu salaud. D’ailleurs Tilly parait bien soupçonneuse…

    –  Mais non, pas du tout, ma douceur ! Simplement, je suis tellement surpris que tu l’aies appelé que je…

    –  Que tu en deviens chaque jour un peu plus benêt », conclut-elle. « J’aimerais pouvoir dire que tu régresses, mais ce mot me paraitrait d’une insigne faiblesse en regard de ce que tu me fais endurer, mon pauvre Sylvain.

    « Bref, il m’a confirmé ce que Marie-Béatrice nous avait confié. Ils ont eu droit à un exposé sur les besoins critiques en énergie sur la Lune, puis ils ont expliqué ce qu’il fallait prévoir pour l’implantation de leur machin, avant de devoir interrompre provisoirement la discussion à la suite d’un problème de santé de Mahieux ».

    Je tique. Je mets une nouvelle fois Goldfinger en pause avant d’adresser un regard interrogateur à Noëlle, par dessus les lunettes qui me servent à regarder James faire son avantageux devant Tilly Masterson – il ne sait pas encore que c’est la sœur de Jill, que Goldfinger a fait assassiner en la recouvrant de peinture dorée.

    –  Un problème de santé ? », m’étonné-je.

    –  J’ai mal articulé ou quoi ? Hipp m’a dit “un pro-blè-me de san-té”.

    –  Mais lequel ?

    Franchement, je déteste Mahieux et son SCRED. Il n’a vraiment que des défauts : il est cupide, arrogant, pédant, méprisant envers mes chers androïdes, il règne sur un organisme aux contours nébuleux et aux buts toujours différents de ce qu’ils devraient être… De plus, il n’a aucun scrupule : realpolitik et raison d’État sont ses deux seules manières de penser et d’agir. Toutefois, on sait au moins à qui on a à faire : rien ne dit que s’il venait à mourir, son remplaçant ne serait pas encore pis.

    –  Il ne me l’a pas précisé. Je contacterais volontiers Marie-Béatrice mais je crains qu’elle ne me demande comment j’ai pu savoir que Mahieux allait mal.

    Je hoche la tête.

    –  Qu’elle te pose ce type de question ne serait même pas une éventualité. Ce serait une certitude.

    Elle laisse planer quelques instants de silence qui font naitre en moi l’espoir que je puisse bientôt regarder la suite du film : on s’achemine vers une poursuite en voiture particulièrement gratinée au sein-même de la fonderie de Goldfinger. Je n’ai pas encore pris une décision définitive à ce propos, mais j’hésite à regarder la suite, qui est beaucoup plus faible : l’intervention de Pussy Galore et de sa patrouille acrobatique revêt toutes les apparences de la digression la plus dispensable – un peu comme si un producteur avait décidé de confier un rôle à sa petite copine sans s’être même préoccupé de lire le script…

    –  Tu n’en toucherais pas un mot à Zach afin de lui demander d’interroger Marie-Béatrice sous un prétexte quelconque ?

    Étant entendu que la copine en question aurait tout juste obtenu son brevet de pilote et qu’elle aurait émis l’exigence absolue que le monde entier soit mis au courant !

    Bon sang, mais qu’est-ce que Noëlle me demande encore ? M’enfin, Zacharie Schmidt-O’Toole… Aller rameuter le grand patron de Miléthika afin de savoir pourquoi Mahieux a brutalement interrompu une réunion sur la Lune ! Alors que si ça tombe, il avait seulement une de ses chaussures qui le serrait trop : il suffit parfois de se retrouver quelques instants soumis à une gravité moindre pour se mettre à enfler, ainsi que j’en ai fait l’expérience sur Kepler il n’y a pas si longtemps – les élastiques de deux de mes boxers n’avaient pas résisté, dont un auquel je tenais beaucoup, avec Tom et Jerry imprimés dessus.

    « Chéri ? Tu me réponds ? »

    Par contre, je ne me souviens plus du motif qui ornait l’autre. Ce n’était pas celui qui figurait les taches noires sur le pelage d’une vache, ni l’autre, avec le S de Superman…

    « Chéri ! », frappe-t-elle soudain le sol du pied.

    –  Oui mon amour ! », sursauté-je. « Ah, euh… Appeler Zacharie ? Tu crois ? »

    Elle pousse un profond soupir, indicateur de sa déception.

    –  Putain, qu’est-ce que tu me fais chier, Sylvain ! », crache-t-elle avant de se diriger vers l’autre bout de la terrasse, où se trouve le vieux rocking-chair de ses bouderies.

    « Je te préférais encore quand tu travaillais », enrage-t-elle. « Tu étais tout aussi naze mais au moins on savait pourquoi ».

    –  Calmez-vous, Noëlle », retentit la voix du toubib. « Vous vous faites du mal pour bien peu de choses. »

    –  Est-ce que je t’ai sonné, gros malin ? », lui répond-elle, visiblement en proie à un intense découragement, en se laissant tomber dans son fauteuil à bascule – lequel a bien de la chance, trouvé-je, encore qu’il n’en demandât probablement pas tant.

    –––

    Cela fait bien un quart d’heure que Marie-Béatrice poireaute dans le couloir, face à une porte décorée des pictogrammes bien connus figurant les sanitaires. Elle s’est repassé les images de la conférence, en accéléré mais en se focalisant principalement sur les attitudes des participants : le langage corporel en dit souvent plus que les paroles dans le monde hypocrite des affaires. Elle a ainsi noté les réticences de Théodule, mais un certain enthousiasme de la part d’Hipparque, cependant que Zénobe Moon2202, représentant du Gouvernement Lunien, semblait peu concerné, et que Zéphyrienne Mac Bain, déléguée du Comité de Vigilance Écologique Universel jouait distraitement avec un crayon Ticonderoga numéro deux, posé sur une feuille de papier recyclé – sauf quand il fut question de la méthode préconisée en vue du recyclage des mémoires après péremption, moment où elle prit fiévreusement une série de notes.

    Elle s’apprête à se repasser l’entièreté de la vidéo mais en faisant spécifiquement attention au comportement de Mahieux, afin d’essayer de déterminer de quel mal il souffre, quand, face à elle, le vantail s’ouvre soudainement sur un individu porteur d’une combinaison d’un vert criard. Elle éprouve d’emblée le sentiment qu’il est humain, alors que toutefois, son système interne d’identification le désigne comme un androïde. Perturbée, elle le suit des yeux alors qu’il emprunte le long corridor en direction des jardins situés à la périphérie de la bulle. Dans son dos, les mots « Blue Planet Rescue » se détachent en bleu marine sur un placard blanc.

    Elle connait cette petite société. Elle sait qu’elle mène des recherches depuis un laboratoire lunaire, afin de récupérer toute une série de composants chimiques dans les gaz à effet de serre qui ont modifié le climat terrestre. Et qu’à l’aide des profits ainsi réalisés, elle forme le projet de lancer des nuées de nano-robots à l’assaut de la couche d’ozone afin de réparer les dégâts que lui ont fait subir les chlorofluorocarbones employés un temps sur Terre comme gaz pulseurs des aérosols.

    Mais elle ne parvient pas à trouver comment il se fait qu’elle n’ait pas vu le type entrer dans les sanitaires, alors qu’elle l’en a vu sortir…

    Une onde d’inquiétude la parcourt : cet humain avec son identification androïde, et qui semble surgi de nulle part, ne lui dit rien qui vaille. En plus, elle a l’impression de l’avoir déjà vu, ce qui est impossible… En tout cas, en tant que tel.

    Elle s’efforce d’écarter une série de paramètres qui vont tous dans le même sens, mais dont la compilation défierait l’imagination qu’elle n’est pas supposée avoir en tant que machine. Pourtant, même la démarche de cette silhouette qui s’éloigne, met en émoi les processeurs cadencés à 900 exaherz son cerveau.

    Rageuse, elle les somme de cesser de se focaliser sur ces inepties : il est hors de question pour elle, de se laisser envahir par des sentiments aussi neufs que peu agréables, qu’elle a identifié instantanément sous le nom général de désarroi.

    Brusquement, tout change en elle. Alertés par l’étrangeté de la situation, les logiciels formant le cœur des fonctionnalités militaires de son Service Pack 4 ont pris le pas sur les autres. Elle se dresse d’un bond et se rue sur la porte qui lui fait face, prête à tout.

    –  Commandant ?

     

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.3 - Soupçons

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    On a cessé depuis longtemps de voyager dans l’espace : le temps que cela prenait, les coûts du matériel et les éventuels problèmes mécaniques que les astronautes devaient affronter, augmentés des risques encourus lors de la traversée de la Ceinture de Van Allen[1] et de ses épouvantables radiations, suffirent à clore le bec aux traditionnalistes de la Droite Religieuse. Et à leur faire admettre que seul le clonage individuel pouvait garantir la sécurité de tous. Dès lors, on se contente désormais d’un processus par lequel on dresse le protocole complet du voyageur – si l’on peut encore dire – avant de le placer en catalepsie. On expédie le protocole via le réseau télépathique à l’endroit où il désire se rendre et là, on lui crée un clone. Vêtements et bagages inclus, mais bien sûr, au moyen de protocoles séparés. Si l’entièreté de l’opération s’est déroulée de façon parfaitement satisfaisante, l’original humain est détruit par désintégration afin que chacun ne puisse exister qu’en un seul exemplaire. Les Égalitaires avaient suggéré de le broyer afin qu’il serve d’aliment pour animaux domestiques, mais leur pragmatisme en a fait tempêter plus d’un pour de ténébreuses raisons d’éthique : qu’y aurait-il donc bien de sacré, pour reprendre une terminologie qu’affectaient les tribuns de la Droite Religieuse, dans un exemplaire désaffecté du corps humain ? Enfin soit… On désintègre donc le machin devenu inutile, ce qui ne manque pas de sel : en dehors des lieux de départ, les désintégrateurs sont des armes strictement prohibées dans l’univers tout entier – raison pour laquelle ils sont très recherchés.

    Quoi qu’il en soit, si le clone n’est pas conforme à la description reçue, on recommence l’opération jusqu’à ce qu’il soit correctement validé. Cela n’empêche pas de temps à autre, que l’on note une légère différence entre les deux versions, mais habituellement, elle est positive : ainsi des séquelles indésirables d’accidents ou d’opérations antérieures sont souvent effacées, ou du moins atténuées.

    Pour les androïdes, tout est simplifié : pas question de catalepsie, bien entendu, et de plus, ils sont porteurs d’un protocole ultra-détaillé mis à jour en temps réel en fonction des évolutions de leur apprentissage – de leur cerveau, comme on dit communément –, ce qui permet de les cloner strictement à l’identique, sans intervention humaine. C’est ainsi que Marie-Béatrice a déjà eu largement le temps de se familiariser avec tous les règlements particuliers qui encadrent la vie sur la Lune au moment où le commandant Mahieux prend place à ses côtés dans la navette à destination de la Zone d’Activité IV, où est installée l’antenne locale de Miléthika Corporation.

    –  Première fois que vous venez sur la Lune ? », se laisse-t-il tomber sur la banquette de cuir synthétique à motifs de camouflage ocre et jaune sale – on a voulu faire couleur locale, et on aurait mieux fait de s’en dispenser, note-t-il pour lui-même tout en se disant encore qu’il ne manque que des dessins de cratères de météorites pour que le comble du mauvais goût soit atteint.

    –  Oui, commandant. En fait, c’est même la première fois que je quitte la Terre. Et vous ?

    –  Nous sommes dans le même cas, si on excepte une semaine de vacances de ski passée sur Proxima b il y a trois ans d’ici.

    « Deux touristes blancs comme des cachets d’aspirine qui débarquent au Club Med… », glousse-t-il en se carrant du mieux qu’il le peut sur son siège.

    –  Parlez pour vous !

    –  Ah oui, c’est vrai ! », ricane Mahieux en paraissant seulement s’apercevoir de la jolie couleur chocolat au lait de l’épiderme de l’androïde. « Excusez-moi ! Franchement, ne voyez pas de mauvaise intention de ma part dans l’emploi de cette expression vieillotte ».

    –  Je n’y pensais même pas », sourit Marie-Béatrice, tout en se disant que m’as-tu vu et réactionnaire comme il semble être, il doit lui arriver de regretter le bon vieux temps où l’Afrique Noire ployait l’échine sous le joug colonial.

    –  Je me suis laissé dire que les lois ici étaient quelques peu plus strictes que sur Terre », fait-il après avoir jeté un coup d’œil dédaigneux au paysage aride et dévasté qui défile le long des parois de verre renforcé du tube emprunté par leur véhicule.

    –  C’est le moins que l’on puisse dire, en effet. Ils ont d’ailleurs édité une FOLED à ce sujet.

    –  Eh bien, lisez-la-moi, cela me fera passer le temps.

    Marie-Béatrice lui jette un regard de biais : l’issue des négociations dont l’a chargée Zacharie Schmidt-O’Toole, CEO de Miléthika, est évidemment d’un poids financier important mais il ne faudrait pas que pour autant, ce vieux beau s’estime en droit de se conduire avec elle comme si elle faisait partie de son personnel domestique.

    –  Bienvenue sur la Lune », entame-t-elle, non sans avoir marqué un silence de plusieurs secondes afin de lui signifier ses réticences. « On vous l’a déjà certainement signalé, mais l’usage et la possession de tout engin ou appareil destinés à faire du feu ou qui modifierait, serait-ce même partiellement et ponctuellement, la température de l’atmosphère sont strictement interdits. Les fumeurs peuvent s’adresser au Centre de Traitement des Accoutumances, une division du Centre Sani… »

    –  Je m’en fous, je ne fume pas », l’interrompt-il sèchement. « Passez ! »

    Elle résiste difficilement à l’envie de l’envoyer sur les roses.

    –  Nous vous rappelons que nous vivons sous un bouclier étanche de verre extrêmement résistant, sous lequel une pression et une gravité comparables à celles régnant sur Terre sont maintenues en permanence. Des dispositifs particulièrement performants incluant la présence de nano-robots sont perpétuellement en alerte afin de réparer au plus vite le moindre dégât qui serait occasionné à notre bulle par un mouvement sismique quelconque ou par la chute d’une météorite.

    « Il est toutefois apparu comme inconcevable au Peuple Lunien, que de tels dégâts puissent être infligés à notre environnement vital de l’intérieur-même de la bulle. En conséquence, quelles qu’elles soient, mais en particulier si elles sont destinées à envoyer des projectiles, les armes sont absolument interdites sur la Lune.

    « Une personne trouvée en possession d’une arme à feu est passible de lourdes sanctions pouvant aller jusqu’au bannissement en cas de récidive ».

    –  Qu’entendent-ils par bannissement ? », sursaute-t-il.

    –  Oh, ils expliquent cela plus bas », répond-elle négligemment. « Ils vous amènent à un sas de sortie de la bulle et vous souhaitent bonne chance ».

    –  Doux Jésus, cela équivaut à une peine de mort, ça !

    –  Pour les humains, oui, en effet. C’est d’ailleurs la raison d’une procédure pour châtiment cruel et inique toujours en cours auprès du Tribunal des Peuples de Lhassa.

    « Cruel, on comprend facilement pourquoi, et inique parce que les androïdes ne meurent pas d’une telle sanction », précise-t-elle. « Il existe d’ailleurs une communauté de robots qui survivent en bordure de la Mer de la Fécondité. Ils extraient des gemmes d’olivine – des péridots, comme on dit – du basalte dont le sol local est fait. Ils les taillent puis les revendent aux Luniens ».

    –  Contre du matériel photovoltaïque, oui, j’avais lu un truc à ce sujet sur euh… enfin, quelque part.

    Lui aussi s’abreuve à la feuille à scandales qu’est Intergalactic News, s’amuse-t-elle en son for intérieur.

    –  Seuls certains insectes sont les bienvenus sous notre bulle protectrice », poursuit-elle. « Et encore, en quantités règlementées. Si vous deviez vous apercevoir que vous êtes porteur de larves quelconques et qu’elles n’auraient pas été éliminées au clonage dont vous êtes le fruit, veuillez vous rendre d’urgence au Centre Sanitaire, Zone d’Activité I, Voie 2, Tranquility City.

    « Comme vous le constaterez, chaque parcelle de sol des zones, est plantée de végétaux. Ces derniers sont indispensables en vue de compenser la faible teneur en oxygène (O2) de l’atmosphère lunaire. Nous vous demandons dès lors, de… »

    –  De les respecter et bla-bla-bla », soupire-t-il. « Comme si on était là pour cueillir des pâquerettes… Il n’y a vraiment rien d’intéressant dans leur truc ? »

    –  C’est d’une platitude achevée », convient-elle. « Du moins, si l’on excepte les sanctions infligées aux contrevenants ».

    –  Comme par exemple ? », lâche-t-il distraitement, les yeux fixés sur ce qu’il présume être une exploitation minière.

    –  Nous avons déjà parlé du bannissement. Mais il y a aussi des peines de travail à exécuter dans des mines situées sur la face cachée[2]

    –  Décidément, ils font dans le hard pour ceux qui ne marchent pas droit ! », sursaute-t-il en se tournant vers elle.

    –  En effet. Et là, la machine que je suis ne serait pas mieux lotie que les humains.

    –  Tant mieux », hoche-t-il la tête. « Enfin… Ce serait regrettable pour vous, voulais-je dire !

    Il toussote, mis mal à l’aise par la façon désinvolte de laquelle il vient de lui dévoiler son mépris pour les androïdes. Il se hâte de leur trouver un autre sujet de conversation.

    « Bref, les tapas de tout à l’heure sont largement digérés, vous ferais-je remarquer. Trouvez-nous un restaurant digne de ce nom, puis allons nous reposer : la journée de demain sera chargée ».

    –  Il n’y a pas là, de quoi hésiter longuement », éclate-t-elle de rire, pas mécontente de le décevoir. « Tout ce à quoi vous aurez droit, c’est à la chaine de restauration rapide “Vegs4All”, de Cosmic Food ! »

    –  Sans blague ? Il n’y a rien d’autre dans ce trou ?

    –  Rien », lui confirme-t-elle, ravie et hilare. « Ils ont négocié une exclusivité dans toutes les zones ouvertes aux humains. Ajoutons à cela que la consommation de tout produit d’origine animale est interdite sur la Lune.

    « Et on comprend pourquoi », savoure-t-elle la perspective de le voir aux prises avec un hamburger de purée de pois chiches garni de frites taillées dans des betteraves modifiées génétiquement. « D’une part, ils ne tolèrent la présence d’insectes que dans la mesure où ils aident à la pollinisation de leurs plantes. De l’autre, on n’imagine même pas qu’ils envisageraient une seule seconde que des mammifères de boucherie dévorent leurs sacrosaints végétaux, ou que des poissons troublent leur précieuse eau.

    « Comme par ailleurs, ils se refusent à importer autre chose que des textiles protecteurs et du matériel lourd pour leurs mines afin de préserver leur indépendance économique… »

    –  Super ! », grimace-t-il. « En résumé, c’est l’URSS du XXème siècle sans même la vodka. Je sens que je vais me plaire ! »

    –––

    –  Tu y crois, toi ?

    Je m’efforce d’adopter un ton convaincu. Enfin, surtout pas trop vain, ni euh… Bref, un ton ferme, comme il sied à scientifique de renommée mondiale doublé d’un homme de décision.

    –  Bien sûr, chérie », lui répliqué-je d’une voix mâle.

    L’instant est crucial et montre à quel point il est souvent vital de parvenir à irriter l’ennemi afin de le pousser à se dévoiler ou à se comporter de façon irréfléchie. James est en pleine partie de golf contre Goldfinger. Il va bientôt échanger la balle de ce dernier contre une autre qu’il a trouvée sur le parcours, dans l’idée de pouvoir éventuellement l’accuser de tricherie.

    –  Pas moi !

    Franchement, c’est le genre de tour de passe-passe auquel je n’oserais jamais me livrer. Imaginez un instant que l’autre, ou pis, son terrifiant acolyte, s’en aperçoive : cela ne manquerait pas de déclencher un scandale qui jetterait sur James, une ombre d’opprobre dont il aurait les pires difficultés à se défaire un jour…

    « Ils nous ont raconté n’importe quoi !

    Clac, c’est fait. Les deux autres n’y ont vu que du feu, mais le caddie de James lui adresse un sourire entendu. Le golf est un sport qui ne m’a jamais attiré : une partie ne manque certes pas de suspense, mais pour l’adrénaline, on repassera. Que l’on ne se méprenne pas : je ne suis pas de ceux qui méprisent ce qu’ils appellent dédaigneusement “une aimable promenade de santé d’une dizaine de kilomètres” – passant négligemment sur la concentration dont il convient de faire preuve au moment du putting, par exemple.

    « Je suis sûre qu’ils n’utilisent ce data center que comme un écran de fumée pour masquer ce qu’ils vont vraiment faire sur la Lune ».

    –  Tu crois, chérie ?

    Simplement, il s’agit là d’une activité sportive qui ne convient pas à mon tempérament. Je préfère de loin, par exemple, l’amitié virile des rugbymen qui se rentrent franchement dans le gras avant de boire des bières ensemble, ou l’adrénaline qui se dégage d’une partie de football au cours de laquelle on doit s’efforcer d’échapper à des coups tous plus vicieux les uns que les autres pendant une heure et demie.

    –  Ne te fous pas de ma gueule, Sylvain ! », tonne-t-elle.

    Je sursaute.

    –  Loin de moi cette idée, mon amour », levé-je la tête.

    –  Putain, quand tu es dans tes films à la noix, il n’y a vraiment rien à tirer de toi », soupire-t-elle.

    Je la regarde, honteux comme un adolescent pré-pubère pris l’œil trou de la serrure de la salle de bains familiale. Je déglutis.

    –  Écoute, chérie », décidé-je de mettre James en pause. « Je suis retraité désormais. J’ai apporté ce que je pouvais à l’Humanité et quelque part, elle me l’a rendu et continuera de me le rendre de telle façon que nous ne manquions jamais de rien. Dès lors, on peut encore bien me mentir ou me cacher tout ce que l’on veut : je n’ai plus rien à gagner ni à perdre des éventuelles manigances du monde. Tout ce qui m’importe, c’est que l’on me fiche une paix royale et que l’on me laisse passer mon temps à me distraire, à m’amuser et à faire du sport de manière que je puisse poursuivre en bonne santé, ce qu’il me reste de vie.

    « Sérieusement, tu me verrais recommencer à m’échiner à entamer de nouvelles recherches dans la base de Dulce, à cinquante mètres sous terre alors qu’ici, je peux lire, te parler ou regarder des films en plein air sur mes lunettes stéréoscopiques ?

    « Quand je pense que j’ai risqué ma peau afin de tenter de découvrir des vérités dont l’univers tout entier s’est soucié comme d’une guigne, et que pour toute récompense, on me gratifia d’une peine d’intérêt général dans les écuries de la Force Conjointe, je n’ai que deux mots à la bouche : non merci ! »

    Elle hausse les épaules.

    –  Je l’avais dit à ma mère avant de t’épouser », fait-elle, une grimace amère à la bouche. « Ce qui m’emmerde vraiment chez lui c’est qu’il est pantouflard.

    Pantouflard, moi ! Alors que durant la Terreur, j’ai mené des actions héroïques contre des fanatiques qui voulaient empoisonner les réservoirs de châteaux d’eau ou qui avaient pour plan de faire sauter des barrages au mépris de la vie de ceux qui vivaient en contrebas… Bon, d’accord, il y a cent ans d’ici, mais malgré tout !

    Pour le surplus, il n’y a que quelques mois que je me suis fait fort d’annihiler l’horrible massacre déclenché par des spaçoïdes dévoyés, ainsi que je le lui fais remarquer.

    –  Ce n’était pas toi, c’était ton clone ! », ricane-t-elle. « Mon enculé de mari… »

    –  Ah oui ? Et c’était lui aussi, qui a eu le cran de détruire ces…

    –  Ta gueule Sylvain ! », réagit-elle violemment. « Je n’y étais pas : c’était ta femme qui était présente, mais elle m’a tout raconté.

    Elle a raison. Il vaut mieux que je me taise : personne ne doit savoir comment j’ai sauvé toute une partie de la communauté vivant sur Kepler 452b, or le toubib ne rate aucune de nos discussions un peu animées.

    « Pour couronner le tout, il ne s’est rien passé, en définitive », conclut-elle perfidement. « Grâce à la machine à remonter le temps que ton connard de clone avait inventée… »

    Je soupire. Pourquoi les femmes de ma vie – Noëlle et son clone, qui est désormais ma compagne – éprouvent-elle toujours le besoin de me rabaisser ?

    –  Explique-moi ce qui te pousse à ne pas croire à cette histoire de data center sur la Lune », lui demandé-je en désespoir de cause.

    –  Cinquante mille milliards d’euros pour des vulgaires mémoires statiques destinées à stocker des articles de presse, des photos de cul et des séries interminables de “Lol, mdr, excellent”,… Faut pas me prendre pour une demeurée !

    « Je suis sûre qu’ils sont partis afin de mettre en place une structure qui récupérera de l’hélium 3 ».

    –  Mais non, enfin, chérie », la détrompé-je. « Si c’était pour ce genre de mission scientifique, le Gouvernement Mondial n’aurait pas envoyé sur la Lune… »

    –  Une barbouze patentée et la bonne à tout faire d’une boite de mercenaires, oui, je sais… », convient-elle à regret. « On se serait plutôt adressé à quelqu’un comme toi… »

    Autant dire que ces clampins de politiciens auraient été de la revue : en dépit du climat, disons… perfectible, je suis très content d’être revenu sur Terre et je ne compte pas repartir dans un avenir proche. Ni même lointain ! Et surtout pas sur la Lune pour respirer de l’air en conserve et devoir faire attention à toutes sortes de règlements pointilleux.

    –  Donc, on en revient à ce data center ! », espéré-je qu’elle me laisse enfin regarder la suite du film – on approche le moment marrant où Oddjob écrase une balle de golf entre ses doigts avant de démarrer la voiture… dans laquelle la réalisation a oublié d’assoir Goldfinger.

    –  Je veux bien croire tout ce qu’on dit à propos de ce machin, que c’est soi-disant vital et stratégique et tout ce qu’on veut. Mais cinquante billards pour ça, Sylvain !

    –  Billions, chérie.

    –  Qu’est-ce que tu peux être chipoteur ! », s’emporte-t-elle avant de se radoucir brusquement. « Soit, je vois que je t’emmerde avec mes remarques… Repais-toi à l’aise des conneries de James Bond, je garderai mes réflexions pour moi désormais ».

    Je manque lui dire qu’elle ne m’ennuie pas le moins du monde, mais heureusement, je me retiens au dernier moment : elle devine toujours très vite quand je mens.

    Il n’empêche que je me vois bien dans l’obligation de reconnaitre qu’elle n’a pas tort quand elle souligne l’incohérence de la mission de Marie-Béatrice et de Mahieux par rapport au montant qui est effectivement encerclé en rouge sur les documents que Noëlle a réussi à photographier. S’il est bien un terme qu’elle a employé et qui me fait tiquer, c’est l’adjectif “stratégique” : admettons qu’avec la présence de l’administrateur du SCRED, il prend une dimension particulière.

     

     

    [1] James Van Allen (1914 – 2006) : Physicien et astronome américain qui fut un des pionniers de la Conquête de l’Espace des années 1960. On a donné son nom à la double ceinture de radiations entourant la Terre, et qui est constituée de particules charriées par les vents solaires et cosmiques. Le bouclier magnétique protégeant la Terre leur interdit de poursuivre leur route, un peu comme une pile de pont force l’eau d’une rivière à la contourner, formant ainsi une sorte de ceinture.

    [2] Il est désormais acquis que la Lune a été créée par la collision d’une petite planète avec la proto-Terre. Dans la durée qui suivit sa création, la rotation de la Lune fut ralentie par l’effet magnétique qu’elle exerce sur les marées des océans terrestres. De ce fait, elle est désormais synchronisée par rapport à celle de la Terre, et de cette dernière, on ne voit jamais que la même face de la Lune. La face cachée n’étant pas abritée des vents solaires par la Terre, elle est en permanence bombardée par les particules charriées par les vents solaires ainsi que par de nombreuses météorites, cependant que le volcanisme y est nettement plus actif. Parallèlement, on a pu constater que la croute superficielle et le manteau de magma cristallisé qu’elle recouvre, forment une couche plus mince et plus fragile que sur l’autre face, le tout étant potentiellement lié.

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.2 - Indiscrétion

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    –  Ça par exemple, quelle surprise ! », s’écrie Mahieux[1], en m’apercevant.

    Ma ruse n’aura pas tenu le coup bien longtemps…

    « Ainsi que madame Stobordima ! », en remet-il une couche.

    –  Commandant », grogne Noëlle, le visage fermé, les lèvres pincées.

    « Mon mari et moi-même sommes ici par hasard, afin de fêter mon anniversaire en couple », lui précise-t-elle, un peu comme si elle lui disait « Allez donc ennuyer quelqu’un d’autre, le jour où nous aurons envie de votre compagnie (c’est-à-dire jamais), nous vous appellerons ».

    –  Quelle heureuse coïncidence ! », commente-t-il sans paraitre se formaliser de l’amabilité toute relative avec laquelle elle a salué son arrivée.

    « Voyez-vous, Sylvain », se tourne-t-il vers moi, « Je vous dois quelques excuses pour la manière de laquelle s’est clôturée notre dernière entrevue. J’avais quelque peu les nerfs à vif, suite à l’échec de l’expérience aussi ridicule qu’aventureuse dans laquelle je m’étais laissé embarquer à mon corps défendant…

    Il n’avait jamais essayé que de s’approprier un énorme marché destiné à une société qui m’avait sauvé de la banqueroute et pour laquelle j’avais travaillé comme un damné, mais à l’en croire, il s’était laissé embarquer !

    « Permettez-moi donc de vous offrir les digestifs que vous commanderez en fin de repas », poursuit-il en adressant un sourire fat à Noëlle. « Et rassurez-vous, moi aussi je dine en couple ce soir ».

    Il jette un rapide coup d’œil à une étincelante Audemars Piguet “Royal Oak Squelette” en or rose qui lui orne le poignet – quand il est de sortie, il n’est sûrement pas trop du style à se laquer les ongles pour savoir l’heure qu’il est – avant de s’éclipser sur un « Je suis un peu en avance, elle ne devrait pas tarder » dont le ton me met mal à l’aise sans que je puisse me représenter pour quel motif.

     

    Je regarde sa longue silhouette s’éloigner en direction des tables du fond. Surtout pour m’assurer qu’il n’opère pas un demi-tour surprise.

    –  Tu es vraiment un pauvre type, Sylvain ! », me lâche Noëlle quand le bruit des talons des Louboutin à deux cent mille euros de Mahieux a suffisamment décru à son goût.

    « Quel besoin avais-tu d’aller raconter à tout le monde que nous venions fêter mon anniversaire à La Truffe du Patron ? »

    Je la regarde droit dans les yeux. Elle devine toujours très vite quand je mens. Donc, elle doit savoir tout aussi rapidement si je dis la vérité.

    –  Je n’ai parlé à personne de notre soirée – de ta soirée, irais-je même jusqu’à dire », la détrompé-je d’une voix ferme, qu’elle sache bien que je ne badine pas avec le respect que j’éprouve à son égard. « Et quand même bien même l’aurais-je fait, permets-moi de te rappeler que j’avais dans l’idée de t’emmener manger aux Trois Dindes. Et que j’ai cru que c’est là que nous irions jusqu’au moment où nous avons pris place dans le drone et que tu… »

    –  Alors là, bravo ! », me coupe-t-elle férocement la parole. « Continue dans cette voie, et accuse-moi carrément d’avoir signalé à ce malotru que nous viendrions ici ! »

    Je ne sais pas comment elle parvient toujours à tout me mettre sur le dos… Je bats en retraite précipitamment.

    –  Je ne t’accuse de rien du tout, mon amour », m’essayé-je à la calmer. « Mais peut-être que ton amie… »

    –  Églantine et son mari sont des gens corrects », tranche-t-elle péremptoirement. « Ils ne comptent certainement pas des barbouzes parmi leurs fréquentations !

    « Non plus d’ailleurs que des grosses putes comme le plus pur exemple de la parfaite chaudasse que je viens d’apercevoir à l’entrée !

    Je tressaille. Je résiste toutefois à la tentation de me retourner : elle ne manquerait pas de me faire remarquer sur un ton particulièrement acide qu’il suffit qu’elle me signale l’apparition d’une femme séduisante pour me faire réagir. Malgré quoi, je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil au popotin de celle qui passe à côté de notre table comme si nous n’existions pas… Et je bénis l’idée qu’a eue le tenancier de La Truffe du Patron, de pourvoir son établissement de banquettes : si j’avais été assis sur une chaise, j’en serais tombé. Et lourdement !

    Mon regard n’a pas échappé à Noëlle.

    « Tu vois le genre de poufiasse ! », lance-t-elle, dédaigneuse, avant de changer brusquement de ton, se rendant compte de ma surprise.

    « Ma parole, mais tu la connais ! », m’accuse-t-elle agressivement. « Ou du moins, tu connais son cul ! »

    –  M… Moi ?

    –  Évidemment, toi ! Pas le pape Rigobert II !

    J’évite de lui faire remarquer que le Saint-Père actuel n’est plus celui qu’elle nomme, mais Jean-Paul VIII : le moment ne me paraitrait guère adéquat.

    –  Chérie, je t’en supplie », m’évertué-je à endiguer à l’avance, l’ouragan qui menace de me détruire encore plus sûrement que si on m’avait pointé un laser portable d’un kilowatt au milieu du front.

    –  Mais enfin, Sylvain ! Regarde-toi : tu es blême et tes mains tremblent comme si tu étais atteint de la maladie d’Alzheimer !

    –  Parkinson », rectifié-je dans un réflexe. Je me mords sur la langue, mais trop tard…

    –  Quoi ? », se dresse-t-elle, furieuse.

    –  La maladie d’Alzheimer concernait des troubles de la mémoire », tenté-je vaille que vaille de faire dévier la conversation. « À l’opposé, celle de… »

    –  On s’en fout ! », m’interrompt-elle. « Et d’autant plus que ces crasses appartiennent au passé.

    « Mais dis-moi, mon chéri », se fait-elle subitement dangereusement doucereuse. « Qui donc est cette salope et comment la connais-tu ? »

    Si je lui dis la vérité, elle va me planter sa fourchette dans un œil… pour autant que j’aie de la chance avec l’autre. Je cherche de tous mes neurones à trouver un mensonge qui puisse passer la rampe de sa sagacité.

    –  Ma foi », lâché-je laborieusement afin de gagner quelques précieux dixièmes de seconde.

    –  Ta foi ? Ne parlons pas des absents. Et abandonne l’idée ridicule d’essayer de me lanterner ! Pour la dernière fois, Sylvain, qui est cette femme ?

    Un rapide tour d’horizon me permet de juger la situation comme désespérée. À mon estime cependant, elle pourrait encore empirer.

    –  Ce n’est pas une femme », me jeté-je à l’eau avec le secret espoir qu’elle ne sera ni trop glacée ni trop bouillante.

    –  Non, bien sûr, chéri », semble soudain beaucoup s’amuser ma tendre épouse. « Et moi, je suis un cheval ».

    –  Je t’assure, lumière de ma vie…

    L’évidence parait la frapper comme la foudre si elle s’était promenée nonchalamment au milieu d’un champ par temps d’orage.

    –  C’est une androïde ? », laisse-t-elle tomber ses couverts sur le marbre de la table tandis que je hoche la tête honteusement sous la chape de culpabilité qui m’accable.

    Elle me fixe, stupéfaite.

    « Putain, c’est TON androïde, Sylvain ? »

    –  Oui », confirmé-je dans un souffle.

    –  Je ne te crois pas », s’essaie-t-elle malgré tout à nier l’écrasante évidence. « Si c’était ton robot, elle nous aurait au moins salué à son entrée ».

    Elle sous-estime les capacités réactives de Marie-Béatrice.

    –  Elle a probablement voulu éviter un esclandre en me voyant en ta compagnie…

    –  Un esclandre parce que tu dines avec ton épouse ? », sourcille-t-elle.

    –  Non, mais enfin, je… On sait comment peuvent réagir les femmes, et…

    –  Insinuerais-tu que je serais jalouse d’une machine ?

    –  Pas le moins du monde, chérie, je t’assure !

    Décidément, la ligne blanche sur laquelle je marche est bien étroite. Et elle est bordée d’une part, d’un fossé plein de crocodiles, de piranhas et de murènes, et de l’autre, d’un abîme interminable au fond duquel se dressent de longues piques dont les pointes sont enduites de curare. Noëlle inspire fortement puis pose les mains à plat sur la table, le front plissé.

    –  Comme quoi tu es un con », finit-elle par desserrer les lèvres. « En trois lettres comme dans Charlie, Oscar, November. Et moi je suis une idiote, ce qui fait qu’en définitive, nous sommes plutôt bien assortis…

    « Car la triste vérité est bien que j’éprouve un sentiment de jalousie à son égard.

    Un voile de chagrin lui assombrit le visage…

    « Sois honnête avec moi, Sylvain. Tu l’as baisée combien de fois ? »

    –  Aucune ! », me récrié-je en réprimant la satisfaction que l’on ressent quand on n’est pas obligé de mentir lamentablement. « Je ne l’ai jamais touchée, je te le jure ! »

    –  Mouais… Pourtant, elle est équipée du Service Pack 3, cela se voit comme le nez au milieu du visage. Tu n’as pas osé ?

    –  Chérie ! », hoqueté-je. « Tu as le droit me prendre pour le dernier des benêts… Mais de là à t’imaginer que je pourrais être intimidé par une androïde m’appartenant, il y a un pas énorme, et je suis très déçu que tu aies cru bon de le franchir ».

    Elle secoue la tête, puis reste silencieuse quelques secondes.

    –  Admettons », lâche-t-elle en définitive. « Il reste toutefois à savoir ce que ton robot vient faire dans ce restaurant ».

    Oui, en effet, et c’est quelque chose qui me tracasse aussi.

    –  Elle est affranchie », lui signalé-je. « Elle est restée ma propriété par loyauté envers moi, mais c’est purement formel : en tant que vice-présidente de Miléthika qui, je te le rappelle, est entre autres, la plus importante société paramilitaire du monde, elle a bien plus de comptes à rendre à son actionnariat qu’à moi ».

    –  Bon sang, Sylvain », soupire-t-elle. « Tu as une manière parfaitement exaspérante de répondre à côté des questions que je te pose. Je te faisais remarquer qu’un robot s’alimente par définition, à une source d’énergie électrique. Et que donc, ta Marie-Béatrice n’en a rien à foutre de se remplir la panse !

    « Bien au contraire », ajoute-t-elle dans une grimace dégoûtée. « Car ça doit l’alourdir pour rien, et après… »

    Je l’interromps d’urgence : Noëlle a toujours été très nature, mais développer ce genre de considérations en plein repas, bon sang !

    –  Bien sûr, mon amour. Toutefois, on ne fait pas que manger dans un restaurant. On parle aussi… Or, pour autant que j’aie bien vu, elle a pris place à la table de Mahieux.

    –  À la table de Mahieux, voyez-vous ça », répète-t-elle, songeuse. Elle lève un regard incrédule vers moi. « Donc, c’est d’elle qu’il parlait quand il disait diner en couple… Il la baise, lui ? »

    –  Je ne sais pas, chérie.

    J’espère bien que non, franchement, que diable trouverait-elle à ce hobereau cupide, radin et paradeur, plus égocentrique encore que tous les nombrils de l’univers ?

    Rejetant sur le marbre sa serviette autonettoyante de dentelle de Bruges, elle se lève. Résolument, comme si elle venait de prendre une décision à même de changer la face du monde.

    –  Envoie-moi un signal s’ils nous apportent le plat de résistance avant que je ne sois revenue des toilettes.

    J’ai à peine le temps de la voir filer en direction du fond de la salle. Je suis interloqué, pour le moins. Tout d’abord, Noëlle a horreur de me voir « encombrer son réseau », comme elle dit, avec des petits messages comme ceux que j’adorerais lui adresser à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Ensuite, le rendez-vous entre Marie-Béatrice et Mahieux me perturbe. Il n’y a pas si longtemps, ils figuraient l’un et l’autre dans des camps diamétralement opposés. Les voir réunis ne me dit rien qui vaille.

    Non que je me méfie d’elle : elle s’est toujours montrée d’une intégrité et d’une fiabilité irréprochables, et je n’imagine même pas pour quel motif elle aurait renoncé à ces qualités magnifiques. En revanche, lui est extrêmement sournois, retors et même brutal : quand Noëlle le traite de barbouze, elle est dans le vrai, au-delà même de tout ce qu’elle pourrait imaginer.

    En parlant de celle qui illumine mes jours, son revirement ne m’a surpris qu’à moitié : elle a intégré le fait que je me suis toujours comporté de manière irréprochable à l’égard de Marie-Béatrice et qu’elle n’avait dès lors, aucune raison de nous en vouloir.

    Je la vois revenir vers moi de sa démarche de reine. J’espère qu’ils ont fait suivre en cuisine : si à un moment, j’ai eu l’appétit coupé, il est revenu au grand galop depuis que les évènements ont pris une tournure plus agréable. Mais soudain, ma faim se calme à nouveau : Noëlle s’est arrêtée à la table de Mahieux. Je la vois échanger quelques mots avec le commandant, puis tendre la main à son invitée. Ils éclatent de rire – sûrement sur un bon mot un peu salace qu’elle a dû sortir, si j’en juge à son attitude. Espérons seulement que je n’en suis pas l’objet.

    Elle revient toutefois rapidement vers moi, cependant qu’un bip me signale l’arrivée de plusieurs documents dans la mémoire tampon d’entrée de mon réseau.

    –  J’ai pris quelques clichés des feuillets éparpillés sur leur table, chéri », me dit Noëlle à mi-voix en se rasseyant. « J’ai considéré que je te devais bien ça après la scène que j’ai failli te faire alors que tu n’étais coupable de rien du tout ».

    –  Ça par exemple ! », lui souris-je, subjugué. « Pourtant, c’est moi qui suis fan de James Bond ! »

    –  Oui… Toutefois, ce n’est pas toi qui as entendu ta copine parler de cinquante billions quand je suis passée à côté d’eux en te quittant.

    –  Cinquante billions ? », répété-je, soudain confus. « Comme le montant dont tu m’as demandé la traduction hier ? »

    –  Exactement. Donc je me suis dit qu’il serait intelligent de ma part, d’activer ponctuellement en direction de mon chip, la dérivation des influx que mon nerf optique adresse à mon cerveau.

    « Mais partiellement, bien sûr ! », me fait-elle remarquer avec un petit rire jouette. « Car ils n’auraient pas manqué de trouver suspect que je devienne subitement aveugle ».

    À dire vrai, je n’éprouve pas une envie folle de consulter immédiatement les documents qu’elle a euh… piratés, pour le dire sans détour : je crains qu’ils n’aient les capacités de me révéler des manigances déplaisantes. Et de plus, le drone de service vient de s’arrêter à notre table. Néanmoins, faire preuve de désintérêt pour ce que Noëlle a fait pour moi, me paraitrait quand même très grossier.

    –  À quoi attrayait l’article que tu lisais hier, chérie ?

    –  Oh ! », me renvoie-t-elle négligemment. « Ça parlait d’un gaz… L’hélium 3, si je me souviens bien ».

    Hum… Ce n’est pas un gaz à proprement parler : c’est un isotope non radioactif grâce auquel nous pourrions produire d’énormes quantités d’énergie au moyen d’usines fonctionnant sur un mode voisin des anciennes centrales thermonucléaires. Mais sans les risques que cette façon insouciante de faire impliquait pour la vie sur Terre. Sans non plus, les affreux déchets que ces ignominies laissaient en cadeau aux générations futures.

    –  L’hélium 3 », fais-je gravement en redemandant un peu de gratin de foie gras de cigale au drone. « Il y en a très peu sur la Terre, car notre planète a de tout temps, été protégée des vents solaires par ses champs magnétiques. En revanche, sur la Lune… »

    –  Et sur Jupiter », complète Noëlle avec un sourire candide. « Tu sais, chéri, on ne raconte pas que des conneries sur Intergalactic News. Le tout est de savoir faire le tri ».

    –––

    Nous en sommes approximativement à la moitié de notre plat quand je vois Marie-Béatrice et le commandant se lever de table.

    –  Stobordima ! », fait-il semblant de se rappeler mon existence au moment où il passe à côté de nous.

    D’une part, merci de hurler mon nom ainsi : on peut désormais être certain que seul l’un ou l’autre sourd ignore encore que le “père de la robotique moderne”, comme disent les journalistes quand ils sont fatigués d’écrire mon nom, vient de diner à La Truffe du Patron. De l’autre, son grand show du distrait absolument navré et qui s’en veut, me laisse avec ma fourchette en l’air.

    « Vraiment désolé, vieux, nous devons impérativement nous éclipser. Les pousse-cafés, ce sera pour une autre fois ! »

    Je m’étais bien dit que d’un seul coup, il se montrait dépensier… Je vois Noëlle adresser un regard interrogateur à Marie-Béatrice.

    –  En espérant que l’on mange aussi bien sur la Lune qu’ici », réagit cette dernière. « Encore que les nourritures humaines et moi… »

    –  Sur la Lune ? », embraie Noëlle. « Ne me dites pas que vous partez là-bas encore ce soir ! »

    –  Le devoir n’attend pas, malheureusement. Et le Gouvernement Mondial semble tenir vraiment beaucoup à ce que nous menions à bien sans délai, le projet lunaire d’implantation du premier data center universel.

    Au jugé, je tente de donner un petit coup de pied à Noëlle… Malheureusement, mon 44 ne rencontre que le vide. Ces chaussures autopropulsées sont géniales pour se promener, mais en revanche, elles nuisent à la précision des gestes. Pourtant ce sont des “Trekking Arrows” de chez Astro-Shoes… Et de la toute dernière génération, excusez du peu !

    –  C’est quoi, ça ? », demande-t-elle comme je l’avais hélas prévu alors qu’il est indubitablement des entrevues dont tout être normalement constitué espérerait que les meilleures sont les plus courtes.

    J’avais déjà constaté un problème similaire il y a peu, quand j’avais essayé de jouer au football chaussé de leur modèle précédent, afin de pallier un certain manque de résistance physique de ma part. J’avais renoncé à la mi-temps, plus fatigué encore de taper à côté du ballon que si j’avais dû courir sans aide.

    L’air sceptique qu’arbore mon épouse n’échappe évidemment pas à Marie-Béatrice.

    –  Eh bien… Toutes les données que nous consultons régulièrement, tout ce que nous créons au fil du temps et que nous souhaitons conserver… Il faut bien stocker cela quelque part, n’est-ce pas.

    –  Ah oui, ces conneries-là…

    En fait, on peut rapprocher aisément ces nouvelles chaussures de la peinture photovoltaïque qui recouvre le cadre de certains vélos et qui sert à alimenter un petit moteur installé dans le moyeu de la roue arrière. Avant, on les montait sous la selle mais en les plaçant plus bas, on abaisse le centre de gravité de la machine, ce qui est nettement plus sécurisant.

    –  Il y a certainement quelques fadaises et même des inepties dans le tas », sourit aimablement l’androïde. « Mais si, par exemple, des personnes comme moi devions être privées d’accès à une série impressionnante de bases de données gigantesques, nous ne vaudrions plus grand-chose…

    Globalement, il est bon que le sport reste du sport : à quoi sert-il de faire semblant d’en pratiquer, je vous le demande ! Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi j’ai acheté ces chaussures… Au temps pour moi : à la réflexion, c’est Noëlle qui me les avait offertes pour fêter la fin des cent vingt heures de travaux généraux d’intérêt public auxquelles j’avais été condamné au prétexte ridicule que j’aurais tenté de me suicider… N’importe quoi, vraiment ! Elle a dû se laisser séduire par l’attrait de la nouveauté.

    « Et Sylvain serait obligé de regarder en direct les matchs de football qu’il affectionne, ce qui ne manquerait pas de lui causer quelques désagréments puisque rien que ce soir, on disputait une bonne dizaine de rencontres ».

    Noëlle hoche la tête, apparemment, peu convaincue, tandis que je fronce les sourcils, ayant entendu prononcer mon nom.

    –  Vous voulez dire qu’il aurait préféré regarder des ahuris courir derrière un ballon que fêter mon anniversaire dans ce très bel endroit ?

    Ah, l’attrait de la nouveauté ! C’est souvent ce qui motive les gens. Par exemple, dans ma jeunesse, nous aimions lire – oui, je sais, cela parait tellement anachronique – des bandes dessinées.

    –  Oh, certainement pas ! Mais pourquoi l’obliger à opérer un choix ?

    Eh bien, je me rappelle que dans l’une d’elles, un savant parfaitement farfelu et de plus, férocement dur d’oreille, avait inventé des patins à roulettes à moteur[2]. De nos jours, créer ce genre d’engin serait d’une simplicité biblique ! Je situe d’ailleurs parfaitement comment l’alimenter grâce à des chaussettes à récupération d’énergie. Mais ce serait un nouveau truc qui ne servirait à rien : nous disposons déjà de tant de moyens de nous déplacer, avec ou sans efforts, qu’il nous est parfois difficile de sélectionner celui qui conviendra le mieux.

    –  Il n’empêche qu’aller monter ce genre de chose sur la Lune, alors qu’il ne manque certes pas d’espace sur Terre, ne serait-ce que dans les Marais… Est-ce bien raisonnable ?

    Le visage de Marie-Béatrice se ferme quelque peu, même si elle s’efforce visiblement de continuer à faire preuve d’amabilité.

    –  Voyons, Noëlle », secoue-t-elle doucement la tête. « Le commandant Mahieux est le boss du SCRED, tandis que moi-même, je fais partie de la direction de Miléthika. Vous devinerez aisément que je ne peux m’étendre sur nos motivations…

    Au reste, des patins motorisés, ce n’est pas ce que l’on pourrait inventer de plus sécurisant. Il en arrivait d’ailleurs des vertes et des pas mûres à ce savant déjanté – appelé Professeur Tournesol, si ma mémoire ne me joue pas de tour.

    « Je n’ai pas réagi quand vous avez photographié nos documents tout à l’heure », ajoute-t-elle à mi-voix. « J’ai confiance en vous autant qu’en Sylvain, et je sais que vous respecterez leur caractère confidentiel. Vous y trouverez toutes les explications à notre démarche.

    Elle jette un coup d’œil en direction de la porte du restaurant.

    « Là-dessus, je vous souhaite de passer une soirée agréable », termine-t-elle. « Bon appétit à tous les deux ! »

     

    –  Pourtant j’ai été vachement discrète, je t’assure, chéri », se désole Noëlle à son départ.

    –  Je n’en doute pas, lumière de ma vie. Mais c’est une androïde : rien ne leur échappe.

    –  Ouais, j’ai déjà dû constater ça avec ce pisse-vinaigre de Siegfried… C’est parfois profondément pesant. Tu ne pourrais pas faire quelque chose à ça ?

    –  Faire régresser mes androïdes ? », lui souris-je. « Je crains fort qu’il ne soit un peu tard pour envisager ce type de démarche… Puis de toute façon, c’est plus contraignant pour les autres que pour nous : jamais ils n’entreprendront quoi que ce soit à notre encontre, je te le rappelle ».

    –  Oh, j’adore quand tu te montres cynique, mon amour. Sais-tu que par moments, il ne te manquerait pas grand-chose pour devenir un bad boy ?

    Fondamentalement, non, je n’étais pas au courant. Et honnêtement, jamais aucun miroir ne m’a renvoyé une telle image de moi-même.

    Mais pour en revenir à ces chaussures, et même si elles sont très confortables, jusqu’à plus ample informé, j’estime qu’elles ne valent pas le prix qu’elles coûtent. Le progrès est une chose essentielle pour l’avenir de l’Humanité. Toutefois, s’il persiste à se décliner de façon si peu convaincante, je suis comme Noëlle : je ne donne pas cher de la peau de notre civilisation.

     

     

    [1] Le commandant Philippe Mahieux est l’administrateur du SCRED – Service Central de Recherche, d’Étude et de Documentation –, l’agence de renseignements du Gouvernement Mondial, avec laquelle Sylvain connut quelques démêlés décrits dans « La Consternation du Cygne ».

    [2] « Les Aventures de Tintin – Coke en Stock », par Hergé. Première publication en 1958 (Éditions Casterman).

  • L'Amer de la Tranquillité : 1.1 - Retraité

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    –  Chéri ? Ça fait combien, fifty trillion euro ?

    Je distrais un œil intrigué du début particulièrement palpitant de Goldfinger[1] qui captivait mon attention jusque là – quand James enlace une danseuse tropicale mais qu’il repère un malfaisant dans le reflet de ses yeux. Sans pitié pour les traitresses, il lui fait déguster le coup de matraque à sa place avant de jeter le voyou dans la baignoire pleine. Dans la foulée et farceur comme on le sait, il le guérit de ses mauvais plans en balançant dans l’eau savonneuse, un ventilateur en plein travail. Sans pour autant faire sauter les fusibles ni se retrouver dans le noir évidemment, on est James Bond ou pas !

    –  Tu lis le net en anglais ? », fais-je, interloqué.

    Non que cela lui soit pénible, mais avec les facilités que l’on nous offre depuis bien longtemps, la plupart des gens sont devenus d’une paresse insigne.

    –  C’est Intergalactic News », hausse-t-elle les épaules. « La version française est d’une lenteur épouvantable. Ils font chier, c’est sûrement de nouveau à cause d’une de leurs fichues réclames…

    Je hoche la tête. Cela fait des siècles que les pubs envahissantes irritent le monde sur les sites d’information. À un point tel qu’une association de consommateurs a même vu le jour, dans le but de décourager les gens d’acheter les produits dont la promotion est assurée de manière agressive.

    « Mais chéri, répondre à une question par une question, ce sont des façons de marchand de drones d’occasion. Dès lors, je me permets d’insister…

    En l’absence de revenus publicitaires, le succès ne fut pas vraiment au rendez-vous, mais c’est l’intention qui compte, prétend-on communément.

    « … How many fucking euro is fifty trillions, ta race ? », me lance-t-elle durement, en pimentant sa demande d’un regard excédé par dessus ses lunettes de protection solaire.

    –  Cela fait cinquante mille milliards, chérie », me hâté-je prudemment de couper court aux réflexions que sa remarque avaient suscitées en moi. « Ou encore, cinquante billions ».

    –  Waouw ! », réagit-elle impressionnée avant de m’adresser un regard perçant dans lequel je décèle plus qu’une pointe d’incrédulité. « Ne te paie pas ma tête, Sylvain, billion, ça signifie milliard ! »

    Je pousse un soupir de découragement. Intérieurement, bien sûr car si je devais ponctuer ainsi une réflexion de ma douce Noëlle, je ne sais pas comment cela serait interprété. Ou plutôt, j’ai peur de le deviner avec un peu trop d’acuité.

    –  One billion signifie effectivement un milliard, », acquiescé-je. « Mais one trillion signifie un billion, ou encore mille milliards ».

    –  De mille sabords », lève-t-elle les yeux aux ciels. « Entre ce genre de méli-mélo ridicule et les années bi-sexe qui sont divisibles par quatre sauf 2100 et 2200, il viendra bien un moment où cette civilisation disparaitra. Et elle ne l’aura pas volé !

    Elle soupire, puis secoue la tête.

    « Je vais faire du thé », saute-t-elle de son rocking chair. « En voudras-tu ? »

    –  Avec plaisir, mon amour », lui lancé-je mon plus beau sourire. « Mais note que 2300 ne comptera pas non plus trois cent soixante-six jours : une année bissextile doit être divisible par quatre mais pas par cent, à moins qu’elle ne soit divisible par quatre cents. Ainsi, 2000 et 2400… »

    Je m’interromps brusquement car elle vient de s’arrêter pile, elle aussi. Elle se retourne vers moi, d’un bloc. Une grimace de mépris lui tord les lèvres.

    –  Fous-moi la paix, Sylvain ! », me postillonne-t-elle au visage avant de reprendre sa marche rapide en direction du corps de notre logis. « Je ne sais pas quel tordu il faut être pour inventer de pareilles idioties », l’entends-je encore maugréer, « mais si tu le rencontres, fais-lui mes pires compliments ».

    Je la regarde quitter la terrasse ensoleillée de notre villa des Récollets. Elle est restée aussi superbe que dans notre jeunesse, en dépit de son âge. En fait, elle a toujours représenté une espèce d’archétype de ces femmes que l’on appelle des canons, et c’est comme si les années qui ont passé n’avaient eu aucune prise sur son elle. Les seuls défauts que je lui connaisse sont, dans l’ordre, un caractère quelque peu affirmé, oserais-je dire, un vocabulaire parfois aux limites de la bienséance – ou plutôt, au delà des limites en question –, ainsi que des difficultés avec les règles de base de l’arithmétique. En revanche, elle jouit d’une intelligence aigüe mise au service d’un sens pratique particulièrement développé et, dois-je vraiment le répéter ? D’un physique de rêve.

    Je secoue la tête dans un petit sourire incrédule. Elle est plus jeune que moi. Toutefois, vu nos âges respectifs, j’ose considérer qu’ajouter « mais pas de beaucoup » n’est pas vraiment mentir. Voyons, cela doit lui faire… bientôt deux cent trente-trois ans, puisque nous voici au printemps 2204, et pas mécontents que l’hiver soit dans notre dos.

    Je sursaute, la bouche soudain sèche.

    Je jette un coup d’œil angoissé aux ongles de ma main droite, sur lesquels s’affichent la date et l’heure. Bon sang, le 27 mai ! Demain, c’est son anniversaire et je n’ai rien prévu, m’enguirlandé-je avec effroi. Et aujourd’hui c’est dimanche, bien le bonjour pour trouver une quelconque boutique de luxe ouverte. Je pourrais commander une babiole en vitesse via le net, mais sur nos iles, les livraisons sont souvent effectuées en fonction d’horaires saugrenus… Je déglutis avec difficulté. Une seule conclusion s’impose à mon esprit : je suis vraiment le roi des téméraires.

     

    –  Cet enfoiré de toubib m’a de nouveau cassé les ovaires », me révèle-t-elle en arrêtant à portée de main, le petit drone sur lequel elle a placé ma tasse de thé.

    Depuis d’anciennes opérations au dos qu’elle a dû subir, ma chère épouse est sous surveillance médicale constante. Je lui ai déjà signalé à plusieurs reprises qu’elle pourrait désormais s’en passer, d’autant plus que le clonage dont elle est le fruit a supprimé toutes les traces de ses vieux maux. Ce fut à chaque fois pour m’attirer un haussement d’épaules : « Il me crame mon oxygène mais quelque part, s’il m’arrive quoi que ce soit, ce sera sa faute et il ne pourra faire autrement que la réparer ! ». Vu sous cet angle, évidemment…

    –  Qu’a-t-il trouvé à te reprocher cette fois ? », lui demandé-je, amusé.

    –  Bah, des conneries, comme d’hab !

    Un “Hum !” choqué nous parvient du système vocal en trois dimensions dont notre domaine est équipé.

    Elle secoue lentement la tête de gauche à droite…

    « Vous ne devriez pas faire le thé vous-même, Noëlle », imite-t-elle comiquement la voix nasillarde de son médecin. « Ainsi que vous le savez vous-même, vous avez tendance à le faire trop fort et trop sucré alors que Siegfried est programmé pour vous soulager avantageusement de ces tâches ménagères.

    Siegfried est un robot que je lui ai offert il y a quelques mois, peu avant que je ne doive partir m’acquitter de… Enfin, peu avant que je ne doive m’absenter pour une certaine durée. Androïde de la version 10.0, il a été assemblé dans une usine allemande, ce qui explique qu’il s’acquitte à la perfection de tout ce qu’elle lui demande, même si elle se plaint qu’il lui arrive de manquer de fantaisie. Grâce à mes relations, j’ai réussi à le faire équiper du Service Pack 4, un ensemble de fonctions militaires de haut de gamme qui en font de plus, un redoutable chien de garde. Et ce, sans que l’on lui installe le Service Pack 3 au préalable, parce que cette trouvaille-là… Pour faire court, disons que je considère que des gens de bien comme Noëlle et moi, pouvons nous en passer.

    « De surcroit, vous venez de passer une heure, trente-deux minutes et dix-huit secondes au soleil », poursuit-elle sur le ton pontifiant de son rebouteux. « Et c’est bien trop pour ce qui est recommandable étant donné le type d’épiderme dont vous êtes euh…

    Un ombre lui parcourt le visage tandis qu’elle fronce brièvement les sourcils.

    « Enfin, pour ma peau, quoi, parce que je ne reviens plus sur le verbe à deux euros cinquante dont il s’est gargarisé », retrouve-t-elle son propre timbre.

    « Sans blague », soupire-t-elle. « S’il croit qu’à mon âge, je ne sais pas encore si je suis en train de me prendre un coup de soleil ou pas, c’est que c’est vraiment le dernier des demeurés ! »

    Passant outre l’inévitable “Hum !” qui ponctue sa dernière réflexion, je saute sur l’occasion qu’elle vient de me présenter.

    –  En parlant de ton âge, chérie », fais-je un peu hypocritement. « J’ai eu beau me creuser les méninges depuis quinze jours, je n’ai pas réussi à dégoter quelque chose d’original pour ton anniversaire. Dès lors…

    –  Dès lors ? », reprend-elle en me gratifiant d’un sourire éblouissant de reconnaissance – indice qu’elle n’a pas oublié qu’il y a un an d’ici, j’avais été la victime d’un coupable moment de distraction.

    –  Dès lors, je me demandais si…

    –  Si une soirée dans un bon restaurant en tête à tête avec l’homme de ma vie me ferait plaisir ? ». Elle accueille mon timide hochement de tête avec un soupçon d’ironie. « Ce n’est pas non plus d’une grande originalité, chéri, mais c’est avec un énorme oui que je suis d’ores et déjà impatiente de voir demain arriver.

    « Et pourtant », poursuit-elle à mi-voix, « Dieu sait si on se passerait bien de voir cette horreur de compteur tourner à une vitesse de dératé…

    Je me laisse envahir par un bien plaisant sentiment de soulagement. Bref, où en étions-nous ? Ah oui, James va bientôt débusquer Jill, la petite mignonne qui, de sa terrasse, aide Goldfinger à tricher aux cartes. Malheureusement, Noëlle n’entend pas me laisser me replonger si vite dans les aventures échevelées de mon héros favori.

    « Pour que mon bonheur soit complet, mon cœur… », se fait-elle câline. « Tu me laisseras piloter le drone que nous louerons pour nous rendre au restaurant ? »

    Je baisse les yeux. Je me retiens in extremis de lui faire remarquer que l’endroit que j’ai en tête dispose d’un terminal du réseau où il nous serait facile de parvenir en moins d’une minute. L’histoire de ma vie m’a appris que mon incurie aurait nécessairement un prix. Je me résigne à le payer. Je hoche la tête en tentant de donner une allure convenable à mon sourire un peu crispé.

    –––

    Il serait largement exagéré de dire que j’arbore une mine resplendissante quand, après un atterrissage que je qualifierais poliment de ric-rac, Noëlle coupe enfin les moteurs de notre drone à proximité immédiate de « La Truffe du Patron ». Non que ma tendre moitié pilote mal – à preuve, elle n’a jamais eu d’accident –, mais elle a une tendance fâcheuse à considérer ces engins comme des jouets qu’elle s’autorise à manipuler avec la plus grande désinvolture. Quoi qu’il en soit, nous sommes arrivés. Un peu secoués, mais à bon port. Et sous l’œil ravi du tenancier de l’endroit, qui nous accueille avec toute l’amabilité que se doit de montrer un professionnel digne de ce nom.

    –  C’est mon amie Églantine qui nous a recommandé votre établissement », lui précise Noëlle après les salutations d’usage. « Vous savez, la grande brune qui habite l’Ile Noire… »

    Une ombre de perplexité traverse le visage du type, ce qui ne l’empêche pas de lui lâcher un « Certainement, madame, une de nos meilleures clientes » qui en vérité, ne lui coûte pas trop cher. Histoire probablement de m’attirer derechef toute sa sympathie, Noëlle poursuit en n’oubliant pas de lui signaler que j’avais prévu initialement d’aller fêter son anniversaire « Aux Trois Dindes ».

    –  Monsieur a du goût », apprécie-t-il sans pouvoir se passer d’ajouter un zeste de mépris à son sourire commercial. « Considérez que nous mettrons tout en œuvre pour qu’il n’éprouve aucun regret de s’être laissé convaincre ».

    Acceptons-en l’augure. Je lui ai examiné l’appendice nasal à la dérobée, sans pour autant rien lui trouver de particulier. Je me retiens toutefois de lui poser la question qui me hante à propos du nom de son restaurant, estimant judicieux de la reporter à plus tard – quand j’aurai eu droit à mon addition. À peine Noëlle a-t-elle fait deux pas dans la salle principale, qu’elle se retourne vers lui.

    –  Quel endroit absolument ravissant ! », le complimente-t-elle.

    –  Je me suis référé à une série de vieilles photos que possédait un de mes ancêtres afin de conférer un look “Vieux Bruxelles” à l’intérieur du restaurant », se rengorge-t-il. « Les banquettes, par exemple, furent réalisées en hêtre sauvage, sur base d’une copie de celles qui équipaient les tramways du temps où selon Jacques Brel[2], Bruxelles chantait ».

    J’étais gamin à l’époque. En revanche, je me souviens parfaitement de ce à quoi on avait droit dans le “Train des Permissionnaires Journaliers” de mon service militaire. Et des cals aux fesses que ces inconfortables vieilleries nous occasionnaient. C’est donc avec une lenteur prudente que je m’installe.

    –  C’est joli et stylé mais c’est un peu dur au cul », constate d’ailleurs mon épouse.

    L’imitation réalisée est parfaitement conforme à la version qui reçut les honneurs de mon fondement dans ma jeunesse, dois-je bien reconnaitre.

    « Je me souviens plus ou moins des trams dont ce déplaisant snobinard a parlé », ne cache-t-elle pas un certain scepticisme. « Mais pas qu’on n’y avait droit qu’à des banquettes de bois… »

    –  Moi non plus. Toutefois dans les trains, c’était bien le cas. Quand ils ont supprimé la troisième classe, ils se sont contentés de peindre un grand “2” sur les “3” qui ornaient les wagons concernés. Cela leur a permis de surfacturer les trajets sans pour autant grever leur budget.

    –  Sans rire ? Je devais sûrement encore porter des couches, pour autant que je sois déjà de ce monde de radins…

    Elle a geste de la main, comme pour dire que tout cela n’est que de peu d’intérêt – ce en quoi je ne peux lui donner tort.

    « On se prend un apéro ? », me sourit-elle, à nouveau radieuse.

    Je hoche la tête en lui faisant un clin d’œil. Une grande feuille de FOLED[3] posée face à moi figure le joli dessin ondoyant d’un napperon de fine dentelle. Tout en bas, j’avise les entêtes de la carte. J’effleure un pictogramme représentant un verre sur pied…

    « Ce sont les vins, ça, chéri », m’indique Noëlle en me désignant un écran holographique qui vient de se mettre à planer à côté de nous.

    –  Ah oui, euh, désolé…

    J’observe la poutre de menus avec un peu plus d’attention.

    « Voilà ! », triomphé-je en passant l’index sur un autre dessin me paraissant plus adéquat.

    –  Décidément, Sylvain », secoue-t-elle la tête tandis que se déroule devant nos yeux, la liste des digestifs.

    Confus, je la laisse prendre l’initiative : elle s’y retrouve nettement plus facilement que moi dans la série des graphes et émoticônes dont on nous inonde. Pour ma part, je reste très dubitatif devant le fait que l’on ait abandonné petit à petit la communication écrite traditionnelle pour plus de clarté, comme on a osé prétendre : du temps où tout le monde savait lire et où de nombreuses personnes parlaient plusieurs langues, on se comprenait plus facilement.

     

    Nous passons une soirée agréable. S’il est vrai que mon épouse comme moi-même, sommes de temps à autre dans l’obligation de changer notre manière de rester assis, la nourriture acheminée par des petits drones représentant l’Atomium, est délicieuse.

    Toutefois, nous venons seulement de terminer notre entrée – un sublime gratin de porcellions[4] de Sibérie au caviar de cucarachas mexicaines et pleurotes naines de Papouasie – quand Noëlle m’apostrophe.

    –  Bordel, tu lui as donné rendez-vous, ducon ? », me demande-t-elle hargneusement.

    Je lève la tête, interloqué. Visiblement au bord de la crise de rage, elle fixe un point derrière moi. Une voix aux accents affectés que j’aurais préféré ne plus jamais devoir entendre, retentit dans la salle par delà le brouhaha des conversations, m’enlevant toute envie de me retourner.

    Je pique du nez dans mon assiette comme un affamé. Ce qui ne me donne vraisemblablement pas un air trop équilibré vu qu’elle est vide…

     


     

    [1] Goldfinger : Écrit par l’Anglais Ian Fleming (1908-1964), ce roman est le septième de la série James Bond. Il fut édité en 1959. La première traduction française parut en 1960, sous le titre « Opération Chloroforme » (Presses Internationales).

    Réalisé par Guy Hamilton, le film éponyme fut diffusé en 1964. Sean Connery y incarnait le célèbre agent brittannique. La même année, parut chez Plon, une seconde traduction du livre de Fleming, cette fois sous le titre « Goldfinger », devenu nettement plus porteur au plan commercial.

    [2] Jacques Brel (1929-1978) : célèbre auteur, compositeur, interprète, poète, acteur et réalisateur belge. La chanson « Bruxelles » fut éditée pour la première fois sur l’album « Les Bourgeois » (1962).

    [3] F.O.L.E.D.Flexible Organic Light Emetting Diode (Diode électroluminescente organique flexible). En fixant les diodes non plus sur du verre, mais sur un film de plastique, on produit des écrans souples. À l’heure actuelle (2018), cette technologie a déjà été utilisée afin de réaliser des prototypes de démonstration.

    [4] Porcellions : Les « Cochons de Saint-Antoine », ou encore « cloportes » sont les seuls crustacés terrestres connus.

     

  • L'Amer de la Tranquillité

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    À Brigitte Santy
    avec toute mon amitié.

     

     

    L'Amer de la Tranquillité

    Première Partie

     

      

     

     

    My arrows are made of desire,
    From
    [as] far away as Jupiter’s sulphur mines[1]

     

    [1] « Mes flèches sont faites de désir, d’aussi loin que les mines de soufre de Jupiter ». Extrait de « Jimi Hendrix – Voodoo Chile », album Electric Ladyland (1968). D’une façon générale, on reste perplexe devant la signification nébuleuse des paroles de cet extraordinaire morceau bluesy de quinze minutes enregistré comme une jam session en studio.

  • Récap

    À la demande de mon nombreux fan-club, ci-dessous, un petit récapitulatif de ce que j’ai scribouillé jusqu’à présent.

     

    Qui veut la peau de Jean-Norbert ? – théâtre (2004)

    Édition papier disponible sur Blurb

    Version électronique gratuite sur http://dechirator.skynetblogs.be

    Ou encore, e-book gratuit

     

    Destins croisés – foot porno (2009)

    Édition papier épuisée

    Version électronique gratuite sur http://destinscroises.skynetblogs.be/

    Ou e-book gratuit avec les liens vers la musique signée Purple Floyd.

     

    Série « X comme Xénophon » (polars)

     

    Luxembourg Express

    1ère édition (2011-2015) : épuisée.

    2ème édition remaniée (2016) : épuisée.

    3ème édition fortement remaniée (2017) : inédite.

     

    La Veuve

    1ère édition (2015) : épuisée.

    2ème édition revue et corrigée (2017) : inédite.

     

    Le Sable de Donegal

    1ère édition (2016) : épuisée.

    2ème édition revue et corrigée (2017) : inédite.

     

    Cauchemars

    1ère édition (2016) : épuisée.

    2ème édition remaniée (2017) : inédite.

     

    Série « Sylvain Stobordima » (polars parodiques)

     

    La Consternation du Cygne

    (incluant “L'Incruste”)

    1ère édition (2017) : disponible (commande via message Facebook)

     

    L'Amer de la Tranquillité

    En feuilleton à partir du 02/02/2018

     

     

  • Saison 2015-2016

    Cover.jpgBon d’accord, la saison 2015-2016 n’aura pas été mémorable, surtout si l’on oublie – trop facilement, trouvé-je – les bonnes prestations au plan européen...

    Pour les collectionneurs, donc : tous les textes – hors romans – que j’ai écrits de juillet 2015 à mai 2016, y compris quelques inédits et dûment indexés.

     

    Achtung, baby : 317 pages A5 accompagnées d’illustrations diverses et du tableau de tous les matches du Sporting. Soient donc, 75 Mb – dois-je te dire que si tu n’es pas en illimité, c’est du suicide ?

  • Encore ? Pourtant on n'est plus samedi !

    Cover1.jpgÉcrits de 2000 à 2002, les textes de ‘Encore ? Pourtant on n’est plus samedi !’ furent publiés exclusivement sur http://forum.rsca.be. Je me suis bien amusé en les relisant : si le football et le SportinCover4.jpgg les sous-tendent effectivement, ils représentent surtout une image forte de la sociologie de comptoir avec tout ce qu’elle a d’indispensable.

    Regroupés dans un e-book de 93 pages formatées en A5 avec index, ils étaient vendus au prix de € 2.00 TTC, mais vu l’extrémisme de ton avarice, j'ai renoncé à mes rêves flamboyants de bernardhenrilévisme. Clique donc ici pour les lire gratos avant que ma cupidité ne me fasse changer d’avis.

  • Qui veut la peau de Jean-Norbert ?

    Écrit de 2004 à 2006 ‘Qui veut la peau de Jean-Norbert ?’ est un ensemble de saynètesCover1.jpg et de chansons jouées et chantées par Isabelle Van Acken, Carol Ellis et moi-même, sur une musique de Thibaud Mengeot.

    Dans le fond des choses, personne ne veut la peau de J.N. car elle est un peu dure à porter...

    La version de travail figure toujours sur http://dechirator.skynetblogs.be

    Comme je trouvais que cela en valait la peine, je l’ai retravaillée et doublée d’une édition papier (60 pages), disponible au prix modique de € 7.83 HTVA, mais aussi d’un e-book gratos formaté A5 tout appareil et comportant les liens vers les sketches et chansons enregistrés dans une ambiance euh... délétère, dirons-nous pudiquement... Enjoy !

  • Purple Heart

    De l’été 2010 à l’hiver 2011, le magazine officiel du RSC Anderlecht s’enrichit – t’inquiète, j’ai défait deux boutons de mon col de chemise – des Chilouvisions. Ce sont des textes spécialement écrits pour la circonstance, bien éloignés de la dynamique foot-bière-cul mais que je trouve sympas et bien ficelés.

    Ceux que j’ai retrouvés sont regroupés en un e-book gratuit (15 pages) formaté en A5 avec indexation (0.5 Mb)

     

    Purple Heart.jpg

     

  • La Saison 2014-2015

    Cover.jpgPour les supporters du Sporting – dont je suis évidemment –, la saison 2014-2015 ne restera pas marquée d’une pierre blanche. Personnellement, en revanche, on peut dire que je tenais la forme : près de 948 (images incluses, faut pas déconner !) pages sur la saison, c’est pas mal, avoue-le !

    Cela donne un e-book gratuit avec les caractéristiques suivantes :

    - Formatage A4, mode ‘écriture’ : Times Roman 14pt, interligne 21pt.

    - Quatre index : le calendrier des matches du RSCA, les titres des Chilouvisions, les ‘Gens sans Foot’, et la ‘Zone mixte’.

    - 254 Mb ! Autant dire que, même sur la connexion ultra-rapide du Maître, ça ramerait. Il est donc plus que conseillé de cliquer à droite sur le lien ci-dessous et de choisir ‘Sauvegarder’... après s’être installé dans un endroit avec Wi-Fi pour ceux qui ne disposent pas d’une connexion illimitée.

    L’intégrale de la saison 2014-2015

    Éventuellement, pour ceux qui préfèrent piocher au hasard, il reste le blog classique sur lequel sont parus tous ces textes : http://chilou1908.skynetblogs.be/

  • J'ai pas tout vu mais...

    WC2014 small.jpgLa Coupe du Monde 2014 au Brésil, avec les prestations – presque – inoubliables des Diables Rouges en e-book gratuit, formaté en A5 avec indexation simple.

    Disponible aussi sur le blog de la création originale.

  • Fais pas ta crise !

    À l’aube de la saison 2013-2014, la Direction du RSC Anderlecht, annonce modestement ‘une saison de transition’. Et effectivement, cela se passe d’une façon chaotique, même si à la fin, le Sporting émergera de justesse.

    Fais pas ta crise A4.jpgFiction développée autour du déroulement des play-offs au printemps 2014, ‘Fais pas ta Crise’ met en scène Olga, le Maître et Puffi von Mullingnaß... mais aussi le très grand écran du Maître.

    L’e-book (83 pages) formaté en A5 avec double indexation est gratuit et fait 0.7 Mb ; le texte intégral est aussi disponible sur le blog.

  • Destins Croisés : la fin du championnat 2008-2009

    dc cover 1.jpgTellement culte que l’on m’en parle encore six ans plus tard, Destins Croisés met en scène Olga, le Maître et François François dans une fiction développée autour de la lutte – réelle – entre le RSC Anderlecht et le Standard pour s’approprier le titre en 2009.

    À déconseiller aux personnes prudes ou âgées de moins de 18 ans...

    L’édition papier épuisée, il reste l’e-book gratuit avec double indexation au format A5 classique, 109 pages, 2.6 Mb, ou le blog de parution originale.

     

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  • Glande Blog : la Coupe du Monde 2006

    Été 2006 : la Coupe du Monde vue du forum du RSCA.CoverS.jpg

    Les nostalgiques retrouveront le look du forum à cette époque. E-book gratuit au formatage ressemblant à de l’A4 en paysage.

    103 pages avec chapitres en bookmarks.

    Attention : 25 Mb. Ce qui signifie qu’il est probablement prudent de cliquer à droite dans le lien ci-dessus afin de télécharger le fichier localement ; et que ceux qui disposent d’une connexion non illimitée feraient bien de se trouver un bistrot avec Wi-Fi gratos avant de procéder.

  • Dechirator : The Quest

    cover.jpgÀ l’intersaison de l’été 2003, Dechirator partait à la recherche du Sporting.

    Roman-photo déjanté en e-book gratuit au formatage aussi déjanté que le contenu (41 pages, 4.5 Mb)